Le projet DIEU EST UN DJ

MTAA 1YPV 300x129 Le projet DIEU EST UN DJ dieu est un dj insanë insane in sane insan e julien brun vincent de repentigny falk richter guillaume corbeil

Dans une entrevue accordée à France Inter après avoir reçu le prix Goncourt, Michel Houellebecq annonçait la fin des villes telles que nous les connaissons : elles qui sont apparues pour faciliter les échanges entre les hommes en les regroupant dans un même espace, avec l’apparition d’Internet perdent tout à coup leur raison d’être. C’est ce qu’il expose dans la dernière partie de son roman La Carte et le territoire, avec un petit village français pris d’assaut par une toute nouvelle génération d’immigrés technologiques, qui travaillent depuis leur ordinateur pour des grandes compagnies mondiales. L’agglomération des myriades de bureaux ne se fait plus dans des tours, mais dans une rencontre de données dans un non-lieu, ce qu’on appelle la toile. Les grandes capitales du monde ne seraient plus que des grands musées à ciel ouvert, où l’on va voir les vestiges d’un monde ancien ; des resort historiques, des plateformes touristiques. Et les gratte-ciels, de très hauts belvédères.

À la fin des années 90, les membres de Rolling Stones avaient réalisé leur album Voodoo Lounge en enregistrant les pistes chacun chez soi. Pas besoin de se regrouper dans un même studio. Dans le même ordre d’idée, il y a aussi tous ces amants qui vivent de grandes histoires d’amour sur des réseaux sociaux : ils disent leur amour véritable même s’ils ne se sont jamais vus face à face. Au-delà des rapports sexuels, qu’est-ce que ça change ? A-t-on vraiment besoin d’être physiquement avec quelqu’un pour avoir un rapport avec lui ? Avec tous les Facebook, Twitter et Second Life de ce monde, les rapports interhumains n’ont jamais été aussi nombreux, pourtant physiquement, nous sommes de plus en plus seuls.

S’il y a une chose qui pourrait résister à cette dissolution des villes annoncées par Houellebecq ou, de façon plus large, à la dématérialisation des rapports humains, c’est sans doute les arts et la culture. Les villes, c’est là où se tiennent tous les concerts, où se trouvent tous les musées, tous les théâtres… On peut bien sûr visionner des toiles sur Google Image ou écouter la version live d’un groupe sur CD, mais l’expérience n’est pas la même. Et c’est d’autant plus vrai pour le théâtre, qu’on pourrait définir en tournant les coins ronds comme de la chair et des os devant de la chair et des os. À ce titre, le théâtre est souvent présenté comme le dernier rempart de l’humain et du vrai dans ce monde de l’image et du virtuel, où tout est vécu par l’entremise d’un écran. C’est ce qui fait qu’on le qualifie souvent d’art vivant. Et c’est justement à cela que nous avons décidé de nous attaquer avec ce remix du texte de Falk Richter : Dieu est un DJ.

Si la pièce telle que conçue par l’auteur interroge surtout la possibilité d’une sincérité à l’ère de la société du spectacle, en rejoignant via Internet un acteur à Montréal et une actrice à Genève, nous élargissons le questionnement. Comme les deux personnages, qui créent de la musique en superposant leurs tracks et, d’une certaine façon, la réalité en mixant leurs existences respectives, la vérité et le mensonge, l’art et le réel, en mixant le Québec et la Suisse nous créerons un nouveau lieu. Les deux scènes, à 6000 km l’une de l’autre, se rejoignent et ne sont plus qu’une. Mais si le lieu de la représentation est dédoublé, l’expérience théâtrale, elle, est divisée. Le spectateur ne se retrouve que devant la moitié de la chair et la moitié des os des acteurs, et ceux-ci, chacun sur sa scène de son côté de l’Atlantique, ne jouent que devant la moitié de la chair et la moitié des os du public. Cela pose la question de la scène : où se joue la pièce ? En fait, joue-t-elle quelque part ? Ce spectacle peut-il quand même être qualifié d’art vivant ? Le réseau devient le théâtre, et la représentation complète, celle où se rejoignent les deux acteurs, n’est rendue possible que par le montage de leurs images sur un même écran. Quand l’écran est la scène, on parle de virtuel. La pièce est jouée à Montréal et Genève en même temps, mais en vérité elle est jouée nulle part. Ce lieu, ou ce non-lieu, constitue le cœur du questionnement social de ce projet, qui s’attaque à la nouvelle réalité de notre monde, de plus en plus virtuel avec le rôle de plus en plus présent que jouent dans nos vies les nouvelles technologies.

Guillaume Corbeil

N’hésitez pas à laisser un commentaire!

2 comments

  1. Ping : Tweets de Lartino
  2. Ping : Lieu multiple » Blog Archive » DIEU EST UN DJ – Résidence à la Société des arts technologiques (SAT) – Montréal / Cie Insanë-Julien Brun

Poster un commentaire

Vous devriez utiliser le HTML:
<a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>