Matière à disparition

Matière à disparition
(article du journal Le Devoir – Montréal – 12.02.2011)

En dématérialisant les objets quotidiens, la technologie permet d’en multiplier les possibilités

Fabien Deglise –  12 février 2011 – Science et technologie

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Dans Lego Universe, les célèbres briques ne sont plus que virtuelles et la seule limite aux constructions est l’imagination.

C’est fait! Le monde de la construction vient d’être véritablement corrompu… par la réalité virtuelle.

Une balade dans le Lego Universe donne le ton. Jeux de rôle en ligne et en réseau lancé il y a quelques mois par l’empire danois du même nom, l’endroit propose en effet la dématérialisation de sa célèbre brique modulaire à plots qui depuis 1949 s’assemble avec plaisir en titillant l’imagination, sur le plancher d’une chambre d’enfant, partout sur la planète.

Ce temps est révolu. Désormais, maison, réseau urbain complexe, véhicule de l’espace «qui envoie des boules de feu» et bien sûr personnage à la flexibilité binaire prennent vie sur l’écran d’un ordinateur par simple manipulation d’une souris. Ils s’inscrivent aussi dans une logique de partage et d’interaction que le bon Ole Kirk Christiansen, inventeur de ces bouts de plastique, n’aurait jamais pu emboîter de la sorte dans sa tête.

Dans une vidéo promotionnelle présentée sur la Toile, un des programmeurs de ce monde résume: «Plus besoin de composer avec les seules briques que vous avez chez vous, vous pouvez imaginer n’importe quoi et lui donner vie. Même un enfant de huit ans peut construire tout seul un château compliqué.» Un autre ajoute: «Je manque de mots [pour décrire ces nouvelles possibilités]. C’est simplement trop cool». Trop cool et tellement de son temps.

Avec son Lego Universe, la multinationale du divertissement est loin d’être partie seule à la conquête d’environnements de plus en plus dématérialisés où la brique en plastique est sur le point de disparaître. La carte routière, le bottin téléphonique, le roman, le livre scolaire, le DVD, la montre, le billet de train, d’avion et de spectacle tout comme le détail architectural pourrait bien connaître le même sort. Très vite. La faute à l’informatique, à l’écran plat, à la tablette, au téléphone intelligent et surtout les réseaux de communication sans fil qui, en s’immisçant dans tous les recoins du quotidien, cherchent désormais à redéfinir les contours de nos environnements. Avec le consentement des humains qui manipulent tout ça.

«Nous sommes en train de vivre le début d’une révolution de civilisation, dit le philosophe Pierre Levy, titulaire de la Chaire de recherche en intelligence collective à l’Université d’Ottawa. En externalisant par la technologie la capacité de notre cerveau à manipuler des symboles, nous avons démultiplié cette même capacité.» Et les limites sont désormais quasi impossibles à cerner.

L’univers du livre commence déjà à le comprendre en poursuivant la mutation d’un objet qui, à terme, devrait être condamné à ne plus exister sur du papier. L’an dernier, l’épidémique libraire en ligne Amazon a confirmé la condamnation en évoquant, pour la première fois dans sa jeune histoire, des ventes de livres numériques, se lisant sur une tablette, supérieures à celles de livres sur papier. Le ratio est de 143 livres électroniques pour 100 livres format traditionnel.

«Du codex volumineux qui se lisait sur un pupitre jusqu’au livre de poche, la dématérialisation du bouquin n’a pas commencé aujourd’hui avec l’arrivée du Kindle [le lecteur numérique porté par Amazon], analyse Thierry Bardini, spécialiste des technologies au Département de communication de l’Université de Montréal. Elle a commencé avec l’apparition de la police 12 points qui a permis de couper de la matière»… et la tablette tout comme le téléphone intelligent cherchent désormais à enlever ce qu’il reste.

Le processus est en marche. Il va aussi être soutenu en 2011 par la multiplication dans l’environnement des iPad, iPhone, des ExoPC — la tablette du Québec — l’Iconia et autre WebOS TouchPad dont les ventes devraient bien se porter selon la firme Deloitte, qui prévient: 425 millions d’unités vont être vendues dans le monde cette année, déclassant du coup le marché de l’ordinateur traditionnel, selon elle. Et en apparaissant, c’est bien plus que le livre que ces nouveaux outils de communication vont faire disparaître.

«Les déterminants de toute cette révolution sont principalement économiques, poursuit M. Bardini. On cherche à produire et à distribuer à moindre coût. Or, produire et distribuer de la matière, cela coûte cher». La logique emporte le CD, remplacé par un fichier «.mp3», le DVD, mis en format «.avi» ou «.mov» — selon l’usage —, ou encore la carte routière, qui perd sa pertinence avec la multiplication des GPS. Elle se prépare aussi à faire disparaître le billet de spectacle, le billet d’autobus — tout comme la carte Opus à Montréal —, le billet de train, la carte de crédit et le billet d’avion que le téléphone intelligent se propose déjà de remplacer.

«On va dans cette direction, dit Pierre Proulx, directeur général de l’Alliance numérique, un groupe qui défend les intérêts des techno-entreprises du Québec. Dans le temps, un billet d’avion c’était gros comme un livre, avec ces multiples copies au papier carbone. Maintenant, ce billet n’existe déjà pratiquement plus», transformé en code binaire dont le nombre ne cesse de se multiplier.

En 2010, la transmission de données par l’entremise du téléphone a explosé, selon la firme Cisco, qui présentait au début de l’année un important rapport sur le sujet. La quantité de codes binaires a été 2,6 fois supérieure à l’année précédente. Et d’ici quatre ans, c’est 26 fois plus de données que l’humain va faire transiter par ces outils de communication qui, l’an dernier, pour la première fois dans l’histoire, ont servi à échanger davantage de texte, de vidéo, d’images que de parole, comme est pourtant censé le faire un téléphone.

Cette mer de données a emporté avec elle la voix. Elles pourraient aussi dénaturer très vite le câlin, cette étreinte réconfortante qu’Adrian Cheok, un prof de la Nanyang Technological University de Singapour, rêve de dématérialiser, pour transmission via la toile par l’entremise d’une combinaison adaptée. Il appelle ça le «cyberhug», raconte le Telegraph de Londres.

Et tout ça pour quoi? Un peu pour être plus efficace, aurait dit Heidegger, chantre de la dématérialisation avant l’heure, pour qui l’outil invisible est l’outil le plus efficace car il permet de se concentrer sur la tâche. Et beaucoup aussi pour poursuivre le rêve de l’humanité qui vise toujours plus à se rapprocher du divin, dit M. Bardini. «Par le transfert de matière, on cherche à vivre l’ubiquité, l’omniscience, l’omnipotence, l’immortalité, tous les attributs du divin.»

Le grand gourou de la posthumanité, Ray Kurtzweil y croit sans doute, lui qui estime qu’en 2049 — pas une année de plus —, l’être humain va pouvoir se dématérialiser lui-même en téléchargeant sa conscience dans un ordinateur. Le temps pour lui qu’on lui fabrique un nouveau corps. Histoire de ne pas manquer un bout de cette disparition-reconfiguration de la matière et surtout voir où elle va finalement nous conduire.

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