Les Fractions du monde

Dans une scène du spectacle que nous sommes en train de préparer, les deux personnages cuisinent. Elle est à Genève, Lui à Montréal, et grâce à la magie de la vidéo, leurs cuisines sont superposées, si bien qu’ils se retrouvent tout à coup dans la même pièce, côte à côte. L’illusion est d’autant plus réussie que dans la cuisine de chacun se trouvent le même bol, la même paire de ciseaux… Le seul hic, c’est que, si à l’écran tous les ingrédients qu’elle et lui préparent se retrouvent dans un même bol, les bols réels, quant à eux, n’en contiennent que la moitié. Bien que les cuisines soient réunies, la recette reste divisée, et quand Étienne mange, pour les yeux du spectateur tout va bien, mais pour sa bouche, eh bien il lui manque la moitié des saveurs.

Je me faisais cette réflexion hier soir quand j’ai croisé une fille, assise dans l’escalier d’un immeuble, en train de communiquer via Facetime avec quelqu’un. Son Iphone devant elle, elle parlait, souriait… Je me suis demandé : où est-elle, en vérité ? Cet escalier, ce n’était que le support de son image. En fait, le seul lieu où elle pouvait être, c’était dans la réunion du cadre de son écran et de celui de son interlocuteur.

Si les technologies permettent de plier le monde, comme je l’ai exprimé à plusieurs reprises ici, aussi le divisent-elles. C’est la logique même du pli : en pliant une feuille de papier, oui je rejoins deux surfaces, mais aussi j’en démultiplie chaque centimètre carré. Pour en faire un axiome : plus les technologies nous permettent de nous rapprocher, plus elles divisent le réel.

md8Screenshot 19 11 2011 23 15 29 1 300x225 Les Fractions du monde dieu est un dj insanë insane in sane insan e julien brun vincent de repentigny falk richter guillaume corbeilCes deux personnes ne s’étaient rejointes ni dans les marches de l’escalier, ni là où se trouvait l’autre personne, mais quelque part entre les deux, dans le pli entre ces deux espaces. Pour reprendre l’exemple de DIEU EST UN DJ, chaque bol n’est plus que la moitié du bol. De la même façon, chaque décor n’est que la moitié du décor, les deux co-metteurs en scène ne sont que la moitié du metteur en scène et le public, dans quelques semaines, que la moitié du public.

En triomphant de l’espace, nous transformons la valeur de l’ici, maintenant. Nous ne sommes plus là où nous sommes ; en fait, nous ne sommes plus seulement là où nous sommes. Les lieux s’ouvrent sur d’autres lieux, qui s’ouvrent sur d’autres lieux : le réel n’est plus la seule interface par laquelle nous nous rejoignons. Là où notre corps se trouve n’est peut-être plus que le bureau, au sens de desktop, d’où nous ouvrons des fenêtres, qui mènent à d’autres fenêtres, qui se trouvent sur d’autres bureaux…

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