Sauter le mur

Quand je parle de l’équipe de Genève, je pointe leur image projetée sur le mur et les appelle ceux de l’autre côté. L’écran est une fenêtre ouverte, qui permet à ce qui n’est pas là d’apparaître – dans un article précédent j’ai parlé d’un pli dans le monde, où deux continents peuvent tout à coup se regarder dans les yeux. Mais cette fenêtre est une illusion: l’écran est d’abord et avant tout un mur. Si les technologies de communication aspirent toutes à nous rapprocher, c’est parce qu’on reconnaît qu’il demeurera toujours un écart à combler. Le mur s’amincit, de plus en plus, mais on ne pourra jamais le faire tomber.

mur palestine 300x200 Sauter le mur  dieu est un dj insanë insane in sane insan e julien brun vincent de repentigny falk richter guillaume corbeilPendant les répétitions, d’un côté du mur on discute avec enthousiasme à propos du monologue que vient de jouer Étienne, de l’autre on est automatiquement exclus : la discussion est toujours plus facile quand elle a lieu d’un même côté. Mais bon, si c’était aussi simple, il y a un paquet de questions qu’on ne se poserait pas aujourd’hui. S’il est plus naturel de se trouver du même côté du mur, l’autre côté exerce sur nous une fascination.

On est dans un bar, assis autour d’une table, pourtant chacun est sur son iPhone pour «rester en contact» avec ceux qui ne sont pas là. Comme si leur absence physique les rendait plus désirables. Est-ce que ce n’est pas ça, après tout, le désir: l’inaccessibilité? Vouloir amincir le mur entre soi et l’autre, jusqu’à être en lui? Le mur nous éloigne de quelque chose, mais il nous donne aussi l’envie de le franchir: il génère naturellement une insatisfaction. Dans DIEU EST UN DJ, l’autre n’est qu’une image : c’est parce qu’il n’a pas de corps qu’automatiquement il nous attire sexuellement.

De l’autre côté du mur, il y aura toujours les sirènes, et leur chant ne cessera de nous attirer et de nous détourner de ce qui se trouve de notre côté.

berliner mauer 300x200 Sauter le mur  dieu est un dj insanë insane in sane insan e julien brun vincent de repentigny falk richter guillaume corbeilUne nouvelle de l’auteur allemand Peter Schneider raconte l’histoire d’un homme qui, alors que le Mur de Berlin séparait la ville en deux, avait réussi à sauter le mur pour joindre le monde libre. Aussitôt de l’autre côté, il avait fait face aux inégalités du capitalisme et avait désiré retourner en pays socialiste; il avait sauté le mur à nouveau, avant de regretter la démocratie de la partie occidentale. Il est passé d’un côté, puis de l’autre, puis de l’autre, puis de l’autre, encore et encore, des dizaines de fois, condamné éternellement à l’insatisfaction. On pourrait penser que son désir aurait été rassasié à la chute du Mur, alors qu’il aurait pu être des deux côtés à la fois; je crois plutôt qu’il était condamné à la déception: son bonheur ne pouvait exister que dans l’espérance de l’autre côté. En 1989, il n’y avait plus nulle part où il désirait être; il était prisonnier de l’autre côté. La chute du Mur avait englouti son pays rêvé.

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