Catégorie : Articles de Guillaume Corbeil

La Bête

Après quatre représentations à Genève et à Montréal, l’heure est au bilan pour l’équipe de DIEU EST UN DJ – un bilan autant technique qu’artistique. On ne veut pas se contenter de se féliciter pour tout ce qu’on a bien réussi (et de se lamenter pour tout ce qu’on a moins réussi…), on cherche comment amener ce projet plus loin. À l’heure où on se parle, on se croise les doigts pour une éventuelle reprise. Il ne s’agirait pas de reprendre le spectacle tel quel, mais d’avoir la chance de replonger dans les questions – autant techniques que critiques – qu’a soulevées la téléprésence et de continuer d’y réfléchir.

2012 05 18 s pecorini ork ch b31c2721 1024x682 La Bête dieu est un dj insanë insane in sane insan e julien brun vincent de repentigny falk richter guillaume corbeil

Pendant la période de questions qui suivait toutes les représentations, un spectateur à Montréal nous a qualifiés de pionniers ; j’imagine qu’on peut être fiers de ça, et si ma mémoire est bonne, sur la terrasse de la SAT on s’en est quelque peu vantés. Mais être un pionnier, ce que ça veut dire d’abord et avant tout, c’est aller à la rencontre de l’inexploré, du sauvage. Bref, c’est dire qu’on s’est attelés à quelque chose d’immense et de sauvage, et il serait naïf aujourd’hui de prétendre avoir conquis ce territoire et de nous déposer une couronne sur la tête.

On a procédé à tâtons, personne n’avait jamais tenté l’expérience de séparer ainsi deux acteurs dans deux théâtres – et deux continents encore moins. Non seulement on ignorait les problèmes qui nous guettaient, mais il fallait en inventer nous-mêmes les solutions. Et vite ! En fait, plus qu’un territoire, la téléprésence, avec son lot de fils, logiciels et de machines, est une bête sauvage. Dans les deux dernières années, on s’est évertués à la dompter. Mais c’est une bête têtue et je crois que, tout au plus, a-t-on réussi de faire sur son dos un tour de piste. La nuit, lorsqu’on la retournait dans son enclos, on pouvait l’entendre gémir et piaffer. Il nous tarde maintenant de retourner vers elle et retrouver ses deux grands yeux lumineux, qui vous menacent de vous détruire en même temps qu’ils vous laissent entrevoir toute sa puissance.

Parce que comme pour tous les dompteurs, plus la bête est féroce, plus le désir de la mettre à sa main est grand.

Le plaisir de l’illusion

photo 225x300 Le plaisir de l’illusion dieu est un dj insanë insane in sane insan e julien brun vincent de repentigny falk richter guillaume corbeilEn me dirigeant vers le local de répétition, je croise une publicité d’Apple, où un doigt sur un écran tactile tourne la page d’un livre virtuel. Tout y est, on dirait un vrai livre: le papier qui se plie, la pile des autres pages en dessous… sauf que le vrai livre n’est qu’une image. Si le géant de Sillicon Valley utilise cette image pour vendre son produit, c’est qu’on juge qu’elle évoque quelque chose chez le consommateur, qu’elle provoque une émotion ou une idée qui nous donne envie d’acheter la tablette électronique.

Beaucoup de l’émerveillement devant les Ipad repose sur ce plaisir de l’illusion. On n’éprouve aucune joie en tournant une véritable page, mais en tourner une fausse devient un argument de vente. Une application propose une flûte, les trous apparaissent sur l’écran tactile et le son se fait entendre lorsqu’on souffle dans le microphone, et si personne ne veut vraiment jouer de la flûte, ce faux-semblant nous ravit ; une autre application montre un verre de vin, et en penchant le téléphone, le liquide se verse et la coupe se vide. Notre plaisir ressemble en ce sens à celui que veut provoquer un spectacle de prestidigitation: quelque chose qu’on pourrait exprimer en parlant de l’émerveillement devant l’impossible devenu possible, le plaisir de croire en l’incroyable. Plus le faux ressemble au vrai, plus l’artificiel prend le masque du naturel, plus nous admirons, béats, les prouesses du virtuose. C’est aussi ce qui explique notre émerveillement devant les hologrammes au théâtre, alors qu’on jurerait que quelqu’un est là, devant nous – il est même en 3D –, tout en sachant qu’il n’y est pas vraiment. L’acteur ferait la même chose que l’hologramme que cela laisserait le spectateur indifférent bien que rien ne change dans la représentation.

Les télécommunications nous fascinent de la même façon. Elles nous offrent de parler à l’autre comme s’il était juste là, en face de nous, tout en n’y étant pas : le plaisir de la présence dans l’absence ; d’être face à face bien que 6 000 km nous séparent. C’est le fondement de la téléprésence et de notre spectacle : faire semblant qu’un acteur à Montréal et une actrice à Genève sont dans le même décor de la même pièce. Plus la frontière entre le vrai et le faux sera mince, plus notre plaisir sera grand. Mais la frontière doit demeurer : le jour où tombera le mur entre tourner une fausse page et une vraie, quand le vrai et le faux se confondront, l’expérience nous laissera indifférents. Pourquoi applaudir un magicien s’il y a des désormais des lapins dans tous les chapeaux du monde ?

Connectés?

C’est à croire que Fabien Deglise a consulté notre blog pour en arriver avec un dérivé de notre axiome: plus les technologies nous permettent de nous rapprocher, plus elles divisent le réel. Plus on est en contact, plus on est seul...

(Tiré de Le Devoir.com)
Fabien Deglise
24 avril 2012 Société / Actualités en société
#chroniquefd – Seuls ensemble

Dina Litovsky Connectés? dieu est un dj insanë insane in sane insan e julien brun vincent de repentigny falk richter guillaume corbeil

Le cliché pris par la jeune photographe new-yorkaise Dina Litovsky, qui aime documenter le présent avec son appareil photo, est simple, mais il en dit beaucoup : à l’écran, les pixels s’organisent pour faire apparaître dans une soirée mondaine un gars entouré de deux filles. Le trio rigole, les yeux rivés sur l’écran d’un outil de communication numérique. À l’écart, tout en étant proche, une blonde a les yeux dans le vide et un sac blanc sur les cuisses. Elle n’est pas branchée. Elle est seule. Et surtout, elle semble profondément s’ennuyer.

Exposée à Boston l’automne dernier, et sur la Toile depuis, l’image a tout pour se faire remarquer. Comment ? En réussissant à capturer en un coup d’obturateur l’esprit d’un présent où l’ultraconnectivité et la numérisation des rapports sociaux — dans son salon, comme dans les clubs branchés de l’Amérique urbaine — se conjuguent, paradoxalement, au temps de la… solitude. En apparence du moins.

Dans son dernier numéro, le très nourrissant magazine américain The Atlantic pose d’ailleurs la question : Facebook nous rend-il plus solitaires ? Le papier s’intéresse à la socialisation numérique dans son ensemble, par l’entremise de Facebook, Twitter et les autres. Il sort aussi ses études scientifiques et souligne au passage la densité de nos réseautages modernes qui, étrangement aujourd’hui, tout en prétendant le contraire, semblent éloigner davantage les humains qu’ils ne les rapprochent. Tout ça pour ça, comme dirait l’autre.

Sujet récurrent

Solitude au temps de la sursocialisation en format numérique : le sujet est récurrent par les temps qui courent, stimulé par l’apparition de données parfois troublantes sur nos comportements numériques et leur conséquence dans les mondes qui ne le sont pas.

Dans le réseau Facebook, le presque milliard d’abonnés se vante aujourd’hui d’avoir en moyenne 190 amis virtuels par usager ; 190, soit assez pour remplir plus de trois autobus scolaires.

Tout ça est beaucoup. C’est aussi bien loin de la réalité sociale dressée par une série d’études récentes. En vrac : ici, une nous apprend que le nombre d’amis proches — ceux à qui l’on peut tout dire — chez un Américain de base est passé de 2,94 en 1985 à 2,04 en 2004. Là, un quart de la population affirme n’avoir personne à qui parler et un tiers des gens disent se sentir seuls, même s’ils sont entourés.

Ceux — et même celles — qui mettent la solitude croissante au temps du 2.0 sur le dos du numérique, et de notre rapport à l’autre qui fait de plus en plus fi de l’espace et du temps, empruntent bien sûr un chemin facile, un raccourci qui tend à faire oublier au passage que l’urbanisation, l’étalement urbain, le vieillissement, l’individualisme y sont aussi pour beaucoup.

Pis, une quantité d’autres études tendent à démontrer l’inverse en soulignant par exemple que la solitude est plus facilement brisée chez les adeptes des réseaux sociaux entrés en groupe dans une ère où la communication entre les humains s’est développée dans les cinq dernières années de manière exponentielle. Surtout les jeunes, mais aussi chez les vieux.

Les chiffres parlent : toutes les 60 secondes, 700 000 messages sont envoyés par l’entremise de Facebook et 175 000 passent par Twitter. En moyenne, une adolescente américaine est capable de produire près de 100 messages textes par jour. Et une bonne frange de cette jeunesse avoue faire tout ça pour combattre l’ennui.

L’urgence de communiquer, de socialiser et, du coup, d’exister dans les univers numériques est frénétique. Elle a aussi trouvé dans les derniers jours sa quantification : 27, soit le nombre de fois en une heure de divertissement où un internaute dans la vingtaine peut passer d’un écran à un autre. iPhone, ordinateur portable, télé, retour à l’iPhone, tablette, retour à la télé, alouette…

C’est aussi pour cela que, 2000 fois chaque minute, quelqu’un sur la planète mobilité enregistre sa position géographique et la transmet à ses amis en passant par Foursquare. Ailleurs sur le Web, d’autres passent par Klout pour s’assurer, par la magie de cet algorithme qui prétend — en fanfaronnant un peu — quantifier la popularité en ligne, qu’ils existent bel et bien.

Ce besoin de paraître pour être, des milliers d’internautes l’alimentent en choeur et en partageant un mot-clic sur le réseau Twitter pour commenter en temps réel une émission de télévision, pour se tenir au courant des derniers potins sur Justin Bieber, sans se connaître, ou encore pour organiser des mouvements de foules dans une ville en temps de grève. Tous unis, à grand coup de code binaire.

L’époque est aux liens, factices ou sincères, qui se vivent comme une façon d’enrayer la solitude pour les uns ou encore comme une source d’angoisse pour d’autres que cette frénésie du tout à l’ego est peut-être, un peu, en train de rendre malade.

Il y a quelques semaines, le Pew Research Center mettait d’ailleurs en lumière une étude qui soulignait que la numérisation des rapports sociaux chez les jeunes était en train, chez quelques-uns, de faire naître une inaptitude à socialiser physiquement hors des nouveaux cadres électroniques du vivre ensemble.

Le trouble est d’ailleurs connu au Japon, drôle de monde numériquement en avance sur le reste de la planète, sous le nom de Taijin kyofusho, la peur des relations interpersonnelles. Et en commençant à s’installer en occident, il confirme que, dans les mondes numériques, l’humain n’est sans doute pas en train de devenir solitaire. Il est peut-être seulement un peu perdu, et se retrouve à l’être en groupe.

Sur Twitter :
@FabienDeglise

Les Fractions du monde

Dans une scène du spectacle que nous sommes en train de préparer, les deux personnages cuisinent. Elle est à Genève, Lui à Montréal, et grâce à la magie de la vidéo, leurs cuisines sont superposées, si bien qu’ils se retrouvent tout à coup dans la même pièce, côte à côte. L’illusion est d’autant plus réussie que dans la cuisine de chacun se trouvent le même bol, la même paire de ciseaux… Le seul hic, c’est que, si à l’écran tous les ingrédients qu’elle et lui préparent se retrouvent dans un même bol, les bols réels, quant à eux, n’en contiennent que la moitié. Bien que les cuisines soient réunies, la recette reste divisée, et quand Étienne mange, pour les yeux du spectateur tout va bien, mais pour sa bouche, eh bien il lui manque la moitié des saveurs.

Je me faisais cette réflexion hier soir quand j’ai croisé une fille, assise dans l’escalier d’un immeuble, en train de communiquer via Facetime avec quelqu’un. Son Iphone devant elle, elle parlait, souriait… Je me suis demandé : où est-elle, en vérité ? Cet escalier, ce n’était que le support de son image. En fait, le seul lieu où elle pouvait être, c’était dans la réunion du cadre de son écran et de celui de son interlocuteur.

Si les technologies permettent de plier le monde, comme je l’ai exprimé à plusieurs reprises ici, aussi le divisent-elles. C’est la logique même du pli : en pliant une feuille de papier, oui je rejoins deux surfaces, mais aussi j’en démultiplie chaque centimètre carré. Pour en faire un axiome : plus les technologies nous permettent de nous rapprocher, plus elles divisent le réel.

md8Screenshot 19 11 2011 23 15 29 1 300x225 Les Fractions du monde dieu est un dj insanë insane in sane insan e julien brun vincent de repentigny falk richter guillaume corbeilCes deux personnes ne s’étaient rejointes ni dans les marches de l’escalier, ni là où se trouvait l’autre personne, mais quelque part entre les deux, dans le pli entre ces deux espaces. Pour reprendre l’exemple de DIEU EST UN DJ, chaque bol n’est plus que la moitié du bol. De la même façon, chaque décor n’est que la moitié du décor, les deux co-metteurs en scène ne sont que la moitié du metteur en scène et le public, dans quelques semaines, que la moitié du public.

En triomphant de l’espace, nous transformons la valeur de l’ici, maintenant. Nous ne sommes plus là où nous sommes ; en fait, nous ne sommes plus seulement là où nous sommes. Les lieux s’ouvrent sur d’autres lieux, qui s’ouvrent sur d’autres lieux : le réel n’est plus la seule interface par laquelle nous nous rejoignons. Là où notre corps se trouve n’est peut-être plus que le bureau, au sens de desktop, d’où nous ouvrons des fenêtres, qui mènent à d’autres fenêtres, qui se trouvent sur d’autres bureaux…

Vous avez un nouveau message de Scarlett Johansson

Autre journée de répétitions pour l’équipe de DIEU EST UN DJ aujourd’hui, autres réflexions quant aux 1001 sujets qui nous intéressent pour moi. Tout commence quand Vincent de Repentigny, après avoir lu mon dernier billet qui le citait, me relance: selon lui, nous favorisons toujours la technologie parce que l’humain est fondamentalement paresseux. Pour faire mon intello, en regardant ailleurs je dis qu’il fait référence à l’idée psychanalytique de pulsion de mort.

Vincent poursuit: Si on a le choix entre se déplacer pour parler à quelqu’un ou activer une machine qui le permettra en restant à la maison, on favorisera toujours le raccourci. Ce serait une sorte d’économie de son énergie qui commanderait toutes ses actions. C’est logique, surtout pour une civilisation qui a créé l’adage Less is more. Ça expliquerait sans doute pourquoi les abonnements dans les gyms sont si populaires aujourd’hui: les raccourcis sont maintenant tellement efficaces qu’on a besoin de dépenser ailleurs de l’énergie. Je souris en pensant au Nautilus comme d’un retour du refoulé, c’est-à-dire du corps.

scarlettjohanssonipod Vous avez un nouveau message de Scarlett Johansson  dieu est un dj insanë insane in sane insan e julien brun vincent de repentigny falk richter guillaume corbeilSi je parle au conditionnel, ici, c’est que la question demeure entière: pourquoi, alors, allons-nous consulter nos courriels, errer sur Facebook ou sur Twitter et dessiner sur DrawSomething quand nous sommes face à quelqu’un? Il est aussi simple, sinon plus, de converser avec des mots prononcés que de pitonner des messages sur un clavier de Iphone à peine plus gros qu’un doigt.

Il semble que nous soyons éternellement insatisfaits de l’ici, maintenant et que nous vivons sans arrêt dans l’espoir de l’ailleurs. Que quelqu’un d’autre, et j’insiste sur ce dernier mot, soit en train de penser à nous. Oui, il y a toi, devant moi, mais s’il y avait une autre personne? Cette autre personne contient toutes les personnes du monde, d’un autre ami à un employeur qui pourrait m’offrir un contrat très, très payant en passant par Scarlett Johansson qui voudrait me dire qu’elle a lu mon recueil de nouvelles et qu’elle est depuis amoureuse de moi. C’est cet espoir qui fait qu’à chaque heure, et parfois à chaque demi-heure, je ressors mon téléphone et vérifie si j’ai reçu un nouveau message: au cas où quelqu’un qui n’est pas là aurait pensé à moi. Au cas où ma boîte de réception contiendrait quelque chose que ne contient pas la réalité.

C’est aussi cet espoir qui fait qu’année après année, des millions d’utilisateurs de Facebook se font prendre par une fausse application qui prétend vous permettre de savoir qui consulte votre page. On dit que l’explosion des médias a fait en sorte que les gens de notre génération ont tout vu, tout vécu: il irait donc de soi que nous soyons fascinés par ce qui échappe à notre connaissance. Les relations imaginées, qui peuvent être tout et leur contraire, nous préoccuperont toujours plus que celles que nous expérimentons et qui se fixent dans une forme finie.

Les technologies nous ramènent encore au désir. Ce n’est peut-être pas pour rien qu’il m’arrive de regarder mon nouveau Iphone et de le qualifier de sexy.