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Le Labo OFF - 12 juillet

Nous pourrions vous présenter un intermède. Nous pourrions représenter des événements qui se déroulent en dehors de cette salle, à cet instant même, tandis que vous êtes là à nous regarder, à avaler votre salive, à cligner les yeux. Nous pourrions présenter une illustration des statistiques. Nous pourrions représenter ce qui, selon les statistiques, se passe ailleurs, pendant que êtes ici. Nous pourrions vous y intéresser. Vous ne devez pas vous réfugier dans le passé. Nous pourrions donner un intermède montrant, par exemple, la mort de l’homme dont il est question dans les statistiques, à cet instant même, oui ! à cet instant et à cet instant. Nous pourrions devenir pathétiques. Nous pourrions appeler la mort « le pathos du Temps », de ce temps qui est l’objet même de toutes nos paroles. La mort serait le pathos de ce temps irremplaçable que vous gaspillez ici. Notre intermède aurait en tout cas l’avantage de porter la pièce à son apogée dramatique.

Je m’appelle Joseph Kuryasimana et je suis mort à l’âge de 18 ans, d’un coup de machette à la nuque.

Tu ne tueras pas dit la loi. Eux, ils ont dit : Tu tueras. Tu tueras ton voisin, ton filleul, ton neveu. Tu tueras ta femme et la femme de ton frère. Tu les tueras tous quand je te donnerai le signal, quand je te dirai : « le travail peut commencer ». Tu les massacreras, les petits comme les vieux, les grands, les clairs, les foncés, tu les tueras jusqu’au dernier. Tu tueras et ce sera un acte civique. Tu auras mérité ta patrie.

En vérité tous les tutsis périront ; ils disparaîtront de ce pays. Ils croient qu’ils ressusciteront mais ils disparaissent progressivement, grâce aux armes qui les frappent mais aussi parce qu’on les tue comme des rats.

Ecoutez-les, soyez sur vos gardes. Regardez-les, mais méfiez-vous. Ces appareils qui propagent l’information. Ce sont eux qui infectent les cœurs et souillent les esprits.
Une hyène rusée se met à beugler à la manière d’une vache. Nous sommes dans leur tanière. S’il vous plaît, soyez vigilants..

Les derniers vivants s’exaspèrent, le fils, jusque là soumis et vertueux, tue son père ; le continent sodomise ses proches. Le luxurieux devient pur, le héros guerrier incendie la ville qu’il s’est autrefois sacrifié pour sauver. L’élégant se pomponne et va se promener sur les charniers.

Moi, que la presse spécialisée nomme « l’ange intraitable » parce que d’une main je tiens une opinions et de l’autre main une autre opinion et qu’en conscience je soupèse l’une et l’autre pour que de ce mouvement impartial naisse la vérité,
Moi, qui soigne mes mots et ma mine pour dire à tous ceux qui m’écoutent : tels sont les faits, mes amis, en conséquences faites votre jugement,
Moi, je déclare aujourd’hui vouloir mettre ma compétence au service de la cause que vous connaissez.

Vous avez laissé l’impossible devenir possible. Vous avez été le héros de la pièce. Vos gestes étaient sobres. Vos visages expressifs. Vous avez eu des scènes inoubliables. Vous n’avez pas joué les situations. Vous étiez les figurants. Vous étiez l’événement. Vous avez été la révélation de la soirée. Vous avez eu la plus belle part du succès. Vous avez sauvé la pièce. Vous êtes dignes d’être vus. Il fallait vous voir à l’œuvre, petits morveux !

Ecoutez-les, soyez sur vos gardes. Regardez-les, mais méfiez-vous. Ces appareils qui propagent l’information. Ce sont eux qui infectent les cœurs et souillent les esprits.
Une hyène rusée se met à beugler à la manière d’une vache. Nous sommes dans leur tanière. S’il vous plaît, soyez vigilants..

L’ONU a supervisé les assassins et secouru les expatriés. Ceux-ci nous abandonnèrent, alors que nous étions amis. L’épée dépeça alors de plus belle. Ils prirent leurs chiens et s’enfuirent.

Ma mère, mon père et mes grands parents sont morts à Auschwitz. Mais pas mon frère. On nous avait caché au plus profond de la campagne chez de braves gens. Il y avait là 150 juifs rassemblés, des rescapés. Et puis voilà, tout soudain qu’une pierre brise la vitre, des cris qui montent, un jet de haine. Ce sont eux, criait une voix, ils volent les enfants, ils boivent leur sang, à mort disait une autre voix. Ils ont tué un enfant dans la cave de cet immeuble, ils voulaient sont sang pour faire le pain, hurlait une troisième. Ils massacrèrent 42 des nôtres, massacrèrent 42 juifs rescapés. Moi je m’étais caché sous une armoire, quand je suis sorti, j’ai vu mon frère couché près de la porte.

La douleur des autres, la souffrance d’autrui, a toujours provoqué et provoquera toujours des sensations, de l’attirance, de la curiosité. Au Moyen Âge il n’y avait pas la télé, mais si on brûlait un hérétique sur une place, tout le monde venait assister à ce « spectacle » de la douleur. La guerre, qui passe par le filtre des médias, c’est autre chose ; avec l’attentat contre le tours jumelles de New-York, tout a radicalement changé, parce qu’à partir de ce jour-là nous nous sommes rendus compte que nous étions un objectif de guerre et que nous aussi pouvions éprouver une douleur réelle.

Ce qui m’a beaucoup frappé au Rwanda, c’est à la fois l’ampleur de ces violations, la systématisation, l’organisation même de ces massacres. Parce qu’on a parlé d’affrontements ethniques mais en réalité il s’agit de beaucoup plus que d’affrontements ethniques, c’est une politique organisée que nous avons pu vérifier malheureusement.

Sous l’action du fléau les cadres de la société se liquéfient. L’ordre tombe. Il assiste à toutes les déroutes de la morale, à toutes les débâcles de la psychologie, il entend en lui le murmure de ses humeurs, déchirées, en pleine défaite et qui, dans une vertigineuse déperdition de matière, deviennent lourdes et se métamorphose peu à peu en charbon. Est-il donc trop tard pour conjurer le fléau ? Il sait qu’on ne meurt pas dans les rêves, que la volonté y joue jusqu’à l’absurde, jusqu’à la négation du possible.

Vous étiez impayables. Vous étiez un ouragan. Vous nous donniez des frissons dans le dos. Vous avez tout balayé sur votre passage. Criminels de guerre. Voyous. Obsédés. Sanguinaires. Macaques. Hordes sauvages. Bêtes à forme humaine.

Ecoutez-les, soyez sur vos gardes. Regardez-les, mais méfiez-vous. Ces appareils qui propagent l’information. Ce sont eux qui infectent les cœurs et souillent les esprits.
Une hyène rusée se met à beugler à la manière d’une vache. Nous sommes dans leur tanière. S’il vous plaît, soyez vigilants..

Vous ne pensez à rien. Vous ne pensez à rien. Nous pensons à votre place. Vous n’acceptez pas que nous pensions à votre place. Vous voulez rester objectifs. Vos pensées sont libres. Tout en le disant, nous nous glissons insidieusement dans vos pensées. Vous avez des arrière-pensées. Tout en vous le disant, nous nous, glissons insidieusement dans vos arrière-pensées. Vous ne pensez plus par vous-mêmes. Vous écoutez. Vous vous laissez envahir. Vous ne vous laissez pas envahir. Vous vous arrêtez de penser. Vos pensées s’engluent. Vous êtes pris.

Nous n’avons pas eu de funérailles comme il est de coutume. Nous avons été dépecés et jetés dans des fosses communes. Nos cadavres disséminés à travers tout le pays. Chiens et vautours les dévorèrent, puis ils laissèrent les os au soleil.

Le monde a ses lois. La télévision aussi a ses lois. Le téléspectateur n’a pas à être brutalisé. Ni démoralisé ! Ni culpabilisé. Ce qui se passe en Afrique n’est tout de même pas de sa faute.

Vous vous attendiez à quelque chose.
Vous vous attendiez peut-être à quelque chose d’autre.
Vous vous attendiez sûrement à une belle histoire.
Vous ne vous attendiez quand même pas à une histoire!
Vous vous attendiez à une certaine ambiance.
Vous vous attendiez à découvrir un autre monde.
En tout cas, vous vous attendiez à quelque chose.
Qui sait? vous vous êtes peut-être attendus à ceci.
Mais même en ce cas, vous vous attendiez à autre chose.

D’après Antonin Artaud « Le Théâtre et son double », Peter Handke « Outrage au public » et Rwanda 94

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