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Accédez ici au résultat de l’écriture des trois participants au projet ©, enfermés les 25 et 26 septembre 2012, chacun dans leur cubicule au milieu de l’espace public de la Place des Arts de Montréal :
Normand Baillargeon
Philosophe

#MonOpinionNeVautRien

PLAIDOYER POUR LA CONVERSATION DÉMOCRATIQUE

Introduction

I. Périls philosophiques de l’opinion
II. Limites de ces critiques
III. L’idée de conversation démocratique: ses conditions et ses promesses
IV. Les lourdes menaces qui pèsent aujourd’hui sur cet idéal
V. Contrepoisons

Conclusion: Le pari de la conversation démocratique

***

Introduction

«Mon opinion ne vaut rien!»
Qui dirait une telle chose? Pourquoi? Peut-elle être justifiée? Peut-on imaginer des circonstances dans lesquelles il ne serait pas souhaitable de le dire?
Voilà quelques-unes des questions que je veux aborder ici, en les prenant par les deux biais par lesquels ils sont tout particulièrement intéressantes pour le philosophe: sur le plan épistémologique, d’abord, puis sur le plan politique.
On le verra: c’est lorsque ces deux perspectives se croisent que les choses deviennent particulièrement intéressantes, mais aussi, pour des raisons qu’on découvrira, particulièrement inquiétantes.
Malgré ces raisons de s’inquiéter, ce texte se conclut en donnant des raisons de penser que ce que j’appelle la conversation démocratique peut être substantiellement bonifiée, une chose qui me semble particulièrement urgente.

I. L’OPINION AU MIROIR DE LA PHILOSOPHIE
«Mon opinion ne vaut rien». Fort bien. Mais avant toute chose, qu’est-ce qu’une opinion?
Et pourquoi serait-elle sans valeur?
Exprimer une opinion, c’est faire part d’une idée, d’une expérience, d’un point de vue, en le donnant pour sien et en le rattachant, d’une manière ou d’une autre, plus ou moins nettement ou publiquement selon le cas, à la subjectivité de l’énonciateur: voilà, dit-on,
MON opinion.
Cette posture est souvent facile à reconnaitre : «Je dis cela, mais ce n’est que mon opinion», dira-t-on. Parfois même, l’opinion est explicitement sollicitée comme telle:
«J’aimerais, dit-on alors, connaître votre opinion».
On se trouve ici, d’emblée, et cela est typiquement reconnu et admis dans tous ces jeux-de-langage dans lesquels on invoque ou exprime des opinions, dans une certaine logique singulière et identifiable du point de vue du rapport à la vérité. Arrêtons-nous y un moment.
Quand je sollicite une opinion, je désire connaître, peut-être en raison de ma propre incertitude sur une question ou par simple curiosité, ce que pense la personne dont je demande l’opinion. Mais c’est en sachant fort bien que ce que je recevrai ne peut, à priori du moins, être tenu pour la vérité sur la question posée. C’est, à proprement parler, une opinion que je recevrai. Celle-ci pourra bien, en bout de piste, s’avérer sur cette question être la vérité ou constituer une avancée vers elle; mais cette opinion peut aussi n’être rien de tout cela, peut ne pas susciter mon adhésion et me laisser dans la même incertitude dans laquelle je me trouvais en sollicitant une opinion. De même, quand je donne mon opinion, je souligne typiquement, de diverses manières, le caractère provisoire, falsifiable, imparfait de ce que j’avance; c’est mon opinion, et pas (nécessairement) la vérité.
Cet écart toujours possible entre opinion et vérité est pour le philosophe un thème crucial. En lui s’est engouffrée une somme considérable de réflexions. Comment le combler, s’est-on demandé? Et, plus précisément: à quelles conditions une opinion devient-elle autre chose en se muant en savoir et en cessant d’être une simple opinion?
Tout un pan de réflexions philosophiques, parfois très techniques et réunis dans une discipline appelée épistémologie est né de ce questionnement. Mais allons à l’essentiel que Platon, le premier, met de l’avant; je ne pourrai, dit-il en substance, prétendre savoir quelque chose que lorsque mon opinion sur un sujet sera vraie et tenue pour telle pour de bonnes raisons.
Je voudrais m’attarder à ce que dit Platon pour deux raisons: la première est que j’en ferai usage dans les pages qui suivent; la deuxième que, comme c’est souvent le cas en philosophie, on n’en voit pas toujours immédiatement les cruciales répercussions.
Ce que Platon veut souligner, c’est qu’une opinion ne s’arrache à la simple subjectivité d’ou elle émerge et ne devient savoir que par deux leviers conjointement utilisés: celui de la vérité — l’opinion doit être vraie; celui de la justification: on doit y adhérer, ou si on préfère la soutenir pour de bonnes raisons qui, précisément, la justifient.
D’où cette définition classique du savoir qu’il propose le tout premier; le savoir est l’opinion vraie justifiée.
Il n’est pas facile de savoir si une opinion est vraie, et selon les opinions concernées, on pourra avoir recours à des moyens fort différents pour l’établir; de même, ce qui constitue une bonne justification variera selon les objets sur lesquels porte l’opinion.
Mais restons-en là et admettons, comme il me semble raisonnable de le faire, qu’une opinion qui n’est pas vraie ou qu’il n’y a pas de bonnes raisons de penser vraie reste une simple opinion et n’est pas un savoir.
Les périls de l’opinion, les griefs et la méfiance que les philosophes entretiennent contre elle sont dès lors clairs. Il n’y a certes pas de mal à émettre une opinion; cela peut même — j’y reviendrai sous peu — (être ?) souhaitable voire nécessaire. Mais d’un point de vue épistémologique, du point de vue de la vérité, l’opinion est dangereuse dès lors qu’elle s’ignore comme telle, dès lors, pire encore, qu’elle occulte cet écart entre elle et le savoir, dès lors qu’elle se donne pour ce qu’elle n’est pas en se parant faussement des atours du vrai et de la saine justification.
Avec ces outils conceptuels, revenons à présent à la proposition dont nous sommes partis: «Mon opinion ne vaut rien».

II. Limites de ces analyses et critiques

Considérez un instant ce qui n’est qu’en apparence un paradoxe. En disant: «Mon opinion ne vaut rien», une personne peut fort bien exprimer sur son opinion une proposition vraie et justifiée. Cette personne saurait donc (ce ne serait pas une simple opinion) qu’il est vrai que l’opinion qu’elle a émise (ou refuse d’émettre, précisément pour cette raison) est sans valeur et elle aurait de bonnes raisons de le soutenir.
A-t-on, comme on le dit, récemment découvert le fameux Boson de Higgs? Vous voulez connaître mon opinion à ce sujet? Eh bien croyez-moi: mon opinion ne vaut rien. Je n’ai aucun savoir sur la question. Je ne sais pas. Et il se trouve aussi que je sais que je ne sais pas.
Ce «Je sais que je ne sais pas» est important et il est même un commencement possible, socratique, de la sagesse et de la philosophie. Il est en tout cas tout le contraire de l’assurance de cette bêtise à front de taureau que fustigeait Baudelaire, celle qui croit savoir quand elle ne sait pas.
Mais je veux à présent attirer l’attention sur le fait que si on peut avoir raison de penser que son opinion ne vaut rien, on peut aussi, gravement se tromper en le pensant.
Ces cas se produisent notamment du fait que bien souvent on ne sait pas ce qui est vrai pour la bonne raison qu’on le cherche et que cette recherche présuppose le recours à des opinions.
Considérez ces quelques exemples.
Des générations de mathématiciennes et de mathématiciens ont, durant plus de trois siècles, cherché à prouver le fameux théorème de Fermat. Ils ne savaient pas, au sens strict, platonicien, du terme, s’il était vrai ou non. Mais ils n’en écartaient pas la possibilité, pour diverses raisons: la compétence de Fermat; une intuition; des résultats de prédécesseurs; que sais-je encore. Et leur opinion a nourri une recherche riche et féconde, qui a d’ailleurs abouti et confirmé cette opinion de tant de gens: le théorème est vrai.
En sciences, à présent, qu’est-ce-qu’une hypothèse sinon une opinion (informée, certes, mais tout de même) que l’on soumet à l’épreuve de l’expérience et qui ne deviendra savoir que si elle passe avec succès cette épreuve.
On peut donc le soutenir: l’opinion qui est purement subjective et se donne pour le vrai est dangereuse; mais il arrive certainement que l’opinion qui se sait telle soit bénéfique, utile et importante. L’opinion est alors un élément qui contribue à la recherche de la vérité. On pourrait alors dire: «mon opinion ne vaut rien … si tel est le verdict des faits. Mais elle vaut parce qu’elle invite cette mise à l’épreuve qui la confirmera ou, au contraire, l’infirmera.»
Ce n’est donc pas tant la subjectivité qu’on écarte quand on critique l’opinion. Celle-ci a droit de cité et mérite sa place propre; ce qu’on rejette, c’est la subjectivité qui s’ignore être telle, qui se fait passer pour autre chose que ce qu’elle est et le refus de se soumettre à l’épreuve des faits. Et cette mise à l’épreuve de l’opinion qui ambitionne de devenir savoir, elle, n’est pas subjective: elle est publique et vise l’objectivité.
Je voudrais m’attacher à présent à un autre cas de figure, celui, courant, ou non seulement on ne sait pas ou loge la vérité, mais ou entrent en jeu des conceptions nombreuses et éloignées, doivent (?) même très éloignées, de ce qu’il convient de penser ou de faire.
En pareils cas, outre l’éventuelle vérité des faits, des valeurs différentes nous divisent et nous entrons dans des débats et des discussions dans lesquels, si la vérité a encore son irremplaçable place, elle n’est pas, à elle seule, décisive. Ce que je viens de décrire sommairement est typique de nos débats sociaux, politiques et économiques.
Un exemple aidera à y voir clair.
Doit-on, comme on se le demande au Québec en ce moment, hausser rétroactivement les taux d’imposition des personnes qui ont un revenu imposable supérieur à 130 000$? Il y a manifestement des choses à savoir pour se prononcer sur la question et avoir une opinion; mais celle-ci engage aussi autre chose, entre autres une conception de la société juste, de l’économie et de son rôle dans une telle société, une conception de ce qui est souhaitable et donc, en somme des valeurs. Les points de désaccord sont ici possiblement très nombreux; la vérité des faits est élusive; le savoir réel sur lequel on peut tabler pour forger son opinion est relativement limité; et les valeurs qu’on préconise et défend pèseront lourd dans la position que l’on mettra de l’avant. Et pourtant, on ne peut éviter ni de prendre position ne se soustraire à l’échange d’idées qui s’impose. Il nous faut, en d’autres termes, amorcer une conversation.
Bienvenue dans le monde de la conversation démocratique, là ou la phrase: «mon opinion ne vaut rien» prend un tout autre sens, un sens qu’il nous faut à présent explorer.
Et cette exploration va nous conduire là ou se croisent l’épistémologie et le politique.

III. Conditions et promesses de l’idée de conversation démocratique

C’est une vue de l’esprit, j’en conviens; un idéal-type, je le sais; une simplification, je l’admets. Mais envisager la vie démocratique comme une conversation vouée à la recherche de la vérité raisonnable et juste à travers des compromis et faite d’échanges de trouver ce qui est vraisemblable et de décider de ce qui est préférable est, au moins en première approximation, éminemment éclairant.
Chacun apporte à cette conversation portant sur des questions complexes et importantes portant sur le bien commun ses idées, ses valeurs, ses opinions, son savoir, son expérience; et chacun soumet tout cela à autrui qui écoute, réagit, contre-argumente.
Une telle conversation a bien entendu ses conditions particulières, sur lesquelles je reviendrai plus loin, mais dont on peut déjà dire qu’elle présuppose l’ouverture, l’honnêteté intellectuelle, le respect des positions exprimées et la participation la plus large possible des membres de la communauté.
Cette conversation a aussi ses mérites et ses promesses.
Pour commencer, ici, les valeurs, l’expérience et la subjectivité des participantes et participants n’en sont pas exclus et tout cela peut être invoqué et soumis à la discussion – ce qui ne signifie bien entendu pas que toutes les opinions soient jugées de même valeur, ce qui serait de toute façon intenable parce que contradictoire, ce que le poète faisait malicieusement remarquer en écrivant: «Toutes les opinions sont respectables. Bon. C’est vous qui le dites. Moi je dis le contraire. C’est mon opinion: respectez-la donc.» (Jacques Prévert)
En ce sens, si, par: «Mon opinion ne vaut rien», on veut dire: mon expérience, ma subjectivité, ce que je vis, aime, espère ou connais est sans valeur et ne mérite pas de figurer dans la conversation démocratique qui se déroule, une telle phrase est, ou du moins devrait être, impossible à entendre dans une société ou se déroule une telle conversation.
Mais on hésitera peut-être à accorder, ce qui est crucial, que cette conversation faite d’échanges et de débats, faites, entre autres, d’opinions discutées, puisse combler le fossé que j’ai évoqué en commençant et qui sépare l’opinion du savoir.
L’argumentaire que l’on déploiera est aussi ancien que la démocratie elle même: on dira que l’opinion de la majorité ne vaut rien; que celle-ci est incompétente, mal informée et en fait incapable de saisir la subtilité des enjeux sociaux, politiques et économiques.
«Mon opinion vaut quelque chose et est précieuse, diront ces criques; mais ton opinion, elle, en effet, ne vaut rien».
Il est pourtant possible de refuser ce pessimisme et de penser que les promesses de la conversation démocratique peuvent être tenues.
Pour commencer, s’il y a des gens dont l’opinion est de peu de valeur parce qu’elle n’est pas informée, pas compétente, incapable de saisir diverses subtilités, eh bien cela se soigne et le traitement est connu depuis toujours; il s’appelle l’éducation. Ensuite, et surtout, un intéressant résultat des mathématiques, dû à Condorcet (1743-1794), un homme qui croyait aussi passionnément à la démocratie qu’à l’éducation, apporte de la crédibilité à l’idée que, sous certaines conditions, la mise en commun d’idées, de savoirs et d’opinions et leur délibération peut faire en sorte que la somme des personnes qui échangent vont effectivement approcher de la vérité s’il en est une et ce à proportion qu’ils seront nombreux à délibérer! En ce sens, et sous certaines conditions dont je vais toucher un mot dans un instant, le fait de dire: «Mon opinion ne vaut rien» est une atteinte à la vérité elle-même!
Ce résultat de Condorcet est un théorème complexe à démontrer. Mais on peut en donner une idée intuitive qui en fait apprécier la teneur et l’importance.
Imaginez que vous lancez une pièce de monnaie non trafiquée et juste — et qui peut donc avec la même probabilité tomber sur pile ou sur face. Si vous la lancez une fois, on ne peut pas prédire ce qu’elle indiquera; il y a une chance sur deux que ce soit pile et une chance sur deux que ce soit face. Si vous la lancez dix fois, là encore, vous ne pouvez prédire avec assurance ce qui va arriver: la pièce peut bien tomber 7 fois sur pile et 3 fois sur face. Mais si vous la lancez 100 000 fois, vous savez que vous approchez de la distribution attendue de 50 000 piles et 50 000 faces.
Imaginez à présent que votre pièce est, même légèrement, biaisée et qu’elle indique pile un peu plus souvent que face. Ici encore, si vous la lancez une fois, on ne peut prédire ce qu’elle indiquera.
Posez à présent qu’au lieu de «pile», on ait: «trouver la bonne réponse à une question comme: cet homme est-il ou non coupable?»; et qu’au lieu de lancer une pièce, ce sont des personnes qui répondent par oui ou par non à la question. Imaginez aussi que ces personnes, comme les pièces de tout à l’heure, aient une, même légère, tendance à plus souvent trouver la vérité. Vous avez compris: plus de telles personnes seront nombreuses à discuter et à prendre position, plus il devient probable qu’elles trouveront la bonne réponse! Qui, parmi elles, oserait dire:«Mon opinion ne vaut rien»?
Ce que j’ai soutenu jusqu’ici n’est bien entendu plausible que sous certaines conditions, que j’ai d’ailleurs commencé à esquisser. Avec le théorème du jury, il faut encore y ajouter que ces gens soient plus susceptibles de dire vrai que de dire faux, ce qui n’est pas une mince affaire.
Je veux justement à présent rappeler pourquoi, dans notre monde, ces conditions sont malmenées et comment on peut être tenté de conclure : «Mon opinion ne vaut rien, parce que même vraie, même longuement méditée, même solidement fondée, elle est sans incidence sur le monde».

IV. LES LOURDES MENANCES QUI PESENT AUJOURD’HUI SUR CET IDEAL

Résumons-nous.
J’ai soutenu jusqu’ici (section 1) qu’il y a des raisons de penser qu’il peut être tout
à fait approprié de dire: «Mon opinion ne vaut rien» et de ne pas la donner si on nous la demande.
Mais j’ai aussi rappelé (section 2) qu’il est contextes, en somme très usuels et répandus, dans lesquels il est pertinent de donner son opinion, de la soumettre à l’épreuve de faits ou à l’approbation d’autrui. En ces cas, mon opinion, à certaines conditions, vaut quelque chose, possiblement de précieux, et que j’ai intérêt à faire connaître.
J’ai ensuite soutenu que la conversation démocratique demande justement cela (section 3) et aussi qu’il est plausible de penser qu’on n’a pas le droit ni de ne pas se préparer à cette conversation ni celui de s’y soustraire en disant à la légère : «mon opinion ne vaut rien». Cette conversation s’enrichit de toutes les voix qui y participent et chacune y apporte quelque chose d’irremplaçable.
J’ai finalement soutenu qu’on peut aussi penser que cette conversation, sous certaines conditions, fera émerger la décision juste, celle qui prend acte de la vérité des faits et promeut le bien commun.
Voici venu le moment de dire pourquoi ce bel idéal, quoique plausible, suppose des conditions qui sont, hélas, loin d’être réunies dans notre vie sociale actuelle et d’identifier les lourdes menaces qui pèsent sur lui et qui font que certains pourront conclure :
«Mon opinion est de toute façon sans valeur».
Je ventilerai ces menaces en quatre ensembles.
Tout d’abord, on a présumé qu’il existait une telle chose qu’un bien commun honnêtement recherché par les participantes et participants à la conversation démocratique et nourrissant leur réflexion sur la position la meilleure et la plus juste à adopter. Or, on a de bonnes raisons de penser qu’il s’agit là d’une assomption bien naïve. La conversation dont il est question met face à face des groupes aux intérêts profondément divergents et qui s’opposent, parfois violemment les uns aux autres. Elle a lieu entre gens divisés par de substantielles inégalités, économiques, d’abord, puis sociales et culturelles, des inégalités parfois si grandes et si profondes que l’idée deconversation semble ici risible tant les uns disposent de moyens puissant dont sont irrémédiablement privés les autres. Pire encore, peut-être: nous vivons au sein d’institutions, tout particulièrement économiques, qui, loin de tempérer cette compétition, l’exacerbe et qui pénalisent même la coopération.
Ensuite, et ce qui précède le laisse deviner, on a supposé un espace de dialogue neutre, ouvert, honnête permettant et encourageant la recherche de la vérité. Dans une substantielle mesure, on met plutôt tout en œuvre pour empêcher qu’un tel espace existe. De substantiels efforts sont déployés pour donner du monde, dans les grands canaux ou devrait se tenir ces échanges comme les médias, une vision partiale, partisane, biaisée et trompeuse. On poursuit ainsi un travail propagandiste amorcé il y a longtemps déjà et que l’un de ses concepteurs (Edward Bernays, 1891-1995) a décrit comme devant permettre à la «minorité intelligente» d’imposer ses vues à la masse ignorante et maintenue telle par des mécanismes redoutables d’efficacité.
Quoi d’étonnant, dès lors, si la vérité et sa recherche active qui sont des conditions nécessaires de la conversation démocratique semble si souvent céder la place au divertissement et au règne souvent nauséabond de l’opinion.
Finalement, je reviens sur mon précieux théorème du jury, si important dans mon argumentaire.
Vous l’avez peut-être pressenti: il a une terrible contrepartie. Si, en effet, plutôt que d’être biaisée en faveur de la vérité, une population l’est, par endoctrinement, propagande, abrutissement publicitaire et consumériste et isolement et tutti quanti en faveur de son contraire, eh bien, en vertu du même théorème et avec la même implacable conclusion, elle aboutira à soutenir ce qui est faux, à défendre ce qui est contraire au bien connu, à accepter et à promouvoir des énormités et des sottises.
Ces gens qui, pressentant cela ou qui en sont les victimes et qui ne s’intéressent plus à la conversation démocratique, disent, chacun à leur manière: «Mon opinion ne vaut rien».
Ont-ils raison? Je refuse de l’admettre. Car pour tous ces poisons de la conversation démocratique que j’ai nommés, il existe des antidotes.
C’est en parlant d’eux et donc sur une note relativement optimiste que je voudrais terminer ce texte.

V. CONTREPOISONS
L’école. D’abord et avant tout l’école. Tel est notre premier et sans doute aussi notre plus efficace contrepoison.
Chérissons-la. Préservons-la. Aimons-la et respectons ceux et celles qui la font, sans jamais oublier que l’école c’est, ou du moins ce devrait être avant tout une machine à fabriquer des citoyens, c’est-à-dire des gouvernants en puissance, c’est-à-dire des participantes et des participants actifs et éclairés à la conversation démocratique.
J’en attends bien des choses, mais ce sont des choses qu’on est en droit d’attendre d’elle et qu’elle est en devoir de nous donner, parce que ce sont des choses qu’elle et elle seule est faite pour donner à tout le monde.
L’école doit donner à chaque citoyenne, à chaque citoyen ce qui lui permettra de (prendre ?) part à et d’alimenter la conversation démocratique. Ce sont des savoirs, des habiletés et des vertus.
Les premiers se transmettent; les autres se pratiquent et s’acquièrent en les pratiquant.
C’est là un vaste et exigeant programme et je n’aurai pas l’audace de l’esquisser en quelques mots. Mais si chacun peut en commencer l’ébauche parce que ces idées de savoirs et d’habiletés sont relativement claires dans ce contexte, celle de vertu
étonne peut-être et je voudrais m’y attarder.
La conversation démocratique, prise au sérieux, nous demande de nous placer, je l’ai dit, du point de vue du bien commun et donc de transcender notre position particulière, et ce qu’elle nous inciterait, si on ne considérerait que cela, à souhaiter. C’est là une forme très exigeante de décentrement qui demande une de ces vertus que l’école peut cultiver, notamment par les arts et la littérature qui développent cette capacité à voir et à comprendre le monde selon la perspective, parfois très différente, d’autrui.
La conversation démocratique présuppose que ses participants possèdent plusieurs autres vertus et l’école a un rôle à jouer, notamment par les savoirs et les habiletés qu’elle transmet, pour les faire acquérir.
Mais l’école, à elle seule, ne peut pas tout. Et hors d’elle, il y a un gigantesque travail à accomplir pour que plus personne, sur ces questions qui relèvent du bien commun, ne soit sans opinion, ne soit pas outillé pour prendre part aux échanges, ni ne se dise, dépité: «Mon opinion ne vaut rien».
J’en nommerai trois.
D’abord, la réduction des inégalités, devenues si énormes qu’elles constituent un obstacle fabuleux à l’existence même d’une forme d’association humaine qui mérite le nom de société.
Ensuite, la lutte contre cette extraordinaire et «conversasionicide» concentration des médias qui existe aujourd’hui.
Enfin, la reconstruction de lieux, de regroupements et d’associations de toutes sortes ou cette conversation puisse se pratiquer.
On dira sans doute que je suis un de ces réalistes qui demandent l’impossible. Je l’assume.
Mais le moment est venu de conclure ce texte.

CONCLUSION
Il est 16 heures 30 et je termine ce mini-marathon d’écriture auquel je participe depuis deux jours. Il a lieu sur une place publique et passante, la Place des Arts, ou j’ai vu des tas de gens passer, flâner, vaquer à leurs occupations — certains jetant un regard sur moi, d’autres entamant une conversation.
Le texte qui précède est un plaidoyer pour qu’on prenne au sérieux cet espace public, celui où se déroule de véritables échanges qui alimentent substantiellement et enrichissent la vie démocratique.
Cest une pari, bien entendu. Un pari sur nous. Mais un pari que nous ne pouvons refuser de faire et que nous ne pouvons perdre. Je suis persuadé qu’il en va de la préservation de quelque chose d’essentiel et peut-être même de notre destin collectif.
C’est du moins mon opinion soigneusement méditée. Je la pense vraie et soutenue par de bonnes raisons. Mais si vous n’êtes pas en accord avec moi, tant mieux: discutons-en, voulez-vous?

Normand Baillargeon
25 et 26 septembre 2012

Guillaume Corbeil
Auteur

#MonOpinionNeVautRien

opinion: le sentiment qu’on se forme des choses (Littré)

SCENE 1.

L’ANIMATEUR
Il aurait dit
C’est assez

LE CHRONIQUEUR
Il aurait dit
Ça peut plus continuer comme ça

L’ANIMATEUR
Trop c’est trop

LE CHRONIQUEUR
C’est la goutte qui fait déborder le vase

L’ANIMATEUR
Un moment donné
Je veux dire
Pour qui ils nous prennent ?

LE CHRONIQUEUR
Une bande de valises ?

L’ANIMATEUR
Une bande de poissons ?

LE CHRONIQUEUR
Est-ce que j’ai l’air d’avoir une poignée dans le dos ?

L’ANIMATEUR
Ça me met à bout ces affaires-là

LE CHRONIQUEUR
Un moment donné
Il va falloir que quelqu’un mette ses culottes
Et son poing sur la table

L’ANIMATEUR
Oui
Que quelqu’un dise tout haut ce que tout le monde pense tout bas

LE CHRONIQUEUR
Ça suffit
C’est ça qu’il aurait dit

L’ANIMATEUR
Après il aurait regardé la caméra directement dans l’objectif

LE CHRONIQUEUR
Il aurait nommé la date d’aujourd’hui

L’ANIMATEUR
Et il aurait dit
Mesdames et messieurs bonsoir
Et bienvenue à l’Émission

LE CHRONIQUEUR
Et là le générique se serait ouvert

L’ANIMATEUR
Il y aurait eu des images de lui qui lit le journal
De lui qui réfléchit
De lui qui prend des notes
Des choses comme ça

LE CHRONIQUEUR
Et le générique se serait terminé par une image de lui qui nous sourit
Avant de prendre une gorgée de café

L’ANIMATEUR
Sur sa tasse de café il y aurait eu une photo de lui
Où on aurait pu le voir en train de boire une gorgée de café
Dans une tasse sur laquelle on aurait pu le voir
En train de boire une gorgée de café

LE CHRONIQUEUR
Au moment de boire sa gorgée de café
Toutes les images de lui
Sur toutes les tasses qu’on pouvait voir les unes dans les autres
Se seraient alignées

L’ANIMATEUR
Un système solaire où chaque visage est une planète
Et chaque tasse de café sa lune

LE CHRONIQUEUR
Et c’est à ce moment-là que l’image aurait figé
Lui
Comme ça
Sa tasse de café aux lèvres
Sur laquelle on l’aurait vu avec sa tasse de café aux lèvres
Sur laquelle on l’aurait vu avec sa tasse de café aux lèvres

LE CHRONIQUEUR
Lent zoom out
Et tout à coup on se serait rendu compte que cette dernière image-là
Elle était imprimée sur sa tasse de café
Celle dans laquelle il aurait été en train de prendre une gorgée de café avant de commencer

En direct

L’ANIMATEUR
Il l’aurait posée sur son bureau
Et bang
L’émission aurait commencé

SCENE 2.

LE CHRONIQUEUR
Tous les jours il avait quelque chose à dire
Sur tout et n’importe quoi

L’ANIMATEUR
Il regardait droit dans la caméra et il parlait parlait parlait

LE CHRONIQUEUR
Et quand il était en colère il donnait des coups de poing sur son bureau
Et criait
Et quand il (?)

LE CHRONIQUEUR
Son émission durait un peu moins d’une heure avec les publicités

L’ANIMATEUR
Son rêve ça aurait été d’avoir un poste juste pour lui
Il aurait été seul dans le studio
Un plan fixe de caméra
Et il aurait dit tout ce qui lui aurait passé par la tête
24 heures sur 24

LE CHRONIQUEUR
À la fin de l’Émission
Pendant le générique
On le voyait prendre des notes pour le lendemain

L’ANIMATEUR
On pouvait le lire dans le journal aussi

LE CHRONIQUEUR
Et sur Internet
Il avait son blogue
Et il pouvait écrire trois ou quatre billets par jour

L’ANIMATEUR
Une journée il est même allé jusqu’à dix

LE CHRONIQUEUR
Tout le monde parlait de ses idées
Au bureau
En famille au souper

L’ANIMATEUR
Hubert Laforêt était une véritable idole

LE CHRONIQUEUR
Une idole ?

L’ANIMATEUR
Quoi ?
On le reconnaissait dans la rue
Il signait des autographes

LE CHRONIQUEUR
Disons qu’il (ne ?) laissait personne indifférent

L’ANIMATEUR
C’était une star

LE CHRONIQUEUR
Il y avait des gens qui l’aimaient
Et d’autres qui le détestaient

L’ANIMATEUR
C’est vrai
Il (ne ?) faisait pas l’unanimité

LE CHRONIQUEUR
Pas du tout même

L’ANIMATEUR
Mais c’est bien ça
Non ?
Un peu de controverse
Je veux dire
C’était sa marque de commerce d’une certaine façon

LE CHRONIQUEUR
J’avais surtout l’impression qu’il manquait d’attention

L’ANIMATEUR
Il disait ce qu’il pensait
C’est quand même pas sa faute si ses idées allaient parfois à contre-courant

LE CHRONIQUEUR
Plus souvent qu’autrement

L’ANIMATEUR
Pour lui le consensus c’était la mort des idées

LE CHRONIQUEUR
Ç’aurait surtout été la fin de ses cotes d’écoute records

L’ANIMATEUR
Quand les gens allumaient leur téléviseur à l’heure de l’Émission
C’était pour aborder les choses sur un autre angle

LE CHRONIQUEUR
Oui oui

L’ANIMATEUR
C’est vrai
Il captivait son auditoire

LE CHRONIQUEUR
Bref aujourd’hui il aurait commencé par blâmer le gouvernement pour ce qui arrive

L’ANIMATEUR
Franchement

LE CHRONIQUEUR
C’est pas ce qu’il aurait fait ?

L’ANIMATEUR
Tu dis qu’il aurait dit ça parce que selon toi
C’est une mauvaise idée

LE CHRONIQUEUR
Il me semble que ç’aurait été son genre

L’ANIMATEUR
Non

LE CHRONIQUEUR
Peut-être qu’il aurait commencé par interviewer des gens ?

L’ANIMATEUR
Ah oui ?

LE CHRONIQUEUR
Des gens ordinaires
Il aurait fait un vox pop pour avoir le pouls de la population

L’ANIMATEUR
Non

LE CHRONIQUEUR
Un sondage ?
Il aurait fait parler les chiffres

L’ANIMATEUR
Il aurait fait venir une femme en studio

LE CHRONIQUEUR
Une spécialiste ?

L’ANIMATEUR
Une femme ordinaire
Madame Tout le monde
Les spectateurs se seraient reconnus en elle
Et c’est eux qui auraient parlé à travers sa bouche

LE CHRONIQUEUR
Il l’aurait fait s’asseoir juste ici

L’ANIMATEUR
Il l’aurait appelée par son prénom
Pour installer un rapport de confiance entre eux

LE CHRONIQUEUR
Elle se serait appelée euh
Louise

L’ANIMATEUR
Il l’aurait regardée dans les yeux
Et il aurait dit
Louise

LE CHRONIQUEUR
Non
Isabel

L’ANIMATEUR
Quoi ?

LE CHRONIQUEUR
J’ai changé d’idée
Isabel ça fait plus jeune

L’ANIMATEUR
Son public-cible était dans la cinquantaine

LE CHRONIQUEUR

Il aurait voulu l’élargir
Pour ne pas se cantonner dans un créneau

L’ANIMATEUR
Donc il lui aurait dit
Isabel

LE CHRONIQUEUR
Oui Isabel c’est parfait

L’ANIMATEUR
Selon vous
Qui est responsable de la crise qu’on traverse actuellement ?

LE CHRONIQUEUR
Qu’est-ce qu’elle aurait répondu ?

L’ANIMATEUR
Peut-être quelque chose comme
Est-ce que je le sais moi ?
Ça doit être la faute du système

LE CHRONIQUEUR
Le système
Bien sûr elle aurait mis ça sur le dos du système

L’ANIMATEUR
Elle aurait hoché la tête doucement
Et elle aurait répété ses derniers mots
Mais tout bas
Pour elle-même
Est-ce que je le sais moi ?
Ça doit être la faute du système

LE CHRONIQUEUR
C’est des paroles qu’elle se serait répétées souvent le soir
Avant de se coucher
Seule dans le noir

LE CHRONIQUEUR
Elle aurait beaucoup souffert de la crise actuelle
Elle aurait perdu son emploi
Et son fiancé
Parce que c’est pas seulement un échec professionnel qu’elle serait en train de traverser
Mais un échec personnel
Il y aurait eu une plaie vive en elle

L’ANIMATEUR
Et Hubert Laforêt aurait su la repérer

LE CHRONIQUEUR
Il savait lire à travers les gens

L’ANIMATEUR
Et il aurait voulu saisir l’opportunité

LE CHRONIQUEUR
Ah oui ?

L’ANIMATEUR
Il se serait approché
Il aurait posé sa main sur son épaule
Et il aurait dit
Quoi Louise ?

LE CHRONIQUEUR
Isabel

L’ANIMATEUR
Quoi Isabel ?
Qu’est-ce qui est la faute du système ?

LE CHRONIQUEUR
Tout ça
Comme vous dites

L’ANIMATEUR
La crise Isabel ?
Est-ce que c’est vraiment de ça qu’on parle ?

LE CHRONIQUEUR
Elle aurait demandé
Non ?

L’ANIMATEUR
La caméra aurait pivoté pour la regarder de face
Et là elle aurait été incapable de retenir ses larmes

LE CHRONIQUEUR
Il l’aurait prise dans ses bras

L’ANIMATEUR
Non
Il l’aurait laissée pleurer
Pour bien qu’on comprenne l’origine de la crise

LE CHRONIQUEUR
Gros plan sur le visage d’Isabel

L’ANIMATEUR
Puis avec une voix brisée par l’émotion
La main toujours posée sur l’épaule d’Isabel
Il aurait dit
On fait une courte pause et on vous revient tout de suite

SCENE 3.

L’ANIMATEUR
L’Émission se serait poursuivie avec la météo
Hubert Laforêt se serait tourné vers son chroniqueur
Qui aurait déjà été installé devant son écran radar

LE CHRONIQUEUR
Aujourd’hui ç’aurait été nuageux
Avec des risques d’averse en après-midi

L’ANIMATEUR
Oh ç’aurait pas été des bonnes nouvelles
Pour ceux et celles qui auraient voulu profiter du week-end
Pour aller faire au tour dans les festivals ça

LE CHRONIQUEUR
Le chroniqueur météo aurait rétorqué qu’on pourrait y aller en matinée
Et profiter de l’après-midi pour aller au cinéma

L’ANIMATEUR
Hubert Laforêt aurait souri
Avant de dire que justement
On aurait des suggestions de films pour vous un peu plus tard

LE CHRONIQUEUR
Clin d’oeil complice entre Hubert Laforêt et le chroniqueur cinéma
Qui se serait trouvé juste à coté du plateau
On l’aurait entendu rire hors champ
Et tout le monde aurait acquiescé
Et pris une gorgée de café

L’ANIMATEUR
Et alors Hubert Laforêt se serait tourné vers la caméra 1
Pour la regarder directement dans l’objectif

LE CHRONIQUEUR
Le ton serait tout de suite redevenu grave

L’ANIMATEUR
Il t’aurait présentée
La foule aurait applaudi

LE CHRONIQUEUR
Et c’est là que t’aurais fait ton entré

L’INVITÉE
Où est-ce que je me serais installée ?

L’ANIMATEUR
Juste ici
À coté de lui

LE CHRONIQUEUR
Tu te serais appelée Isabel
T’aurais eu autour de 32-33 ans

L’INVITÉE
J’ai 27 ans

L’ANIMATEUR
L’important c’est que t’aurais représenté une autre tranche de la population
Les trentenaires d’aujourd’hui

L’INVITÉE
J’aurai pas trente ans avant deux ans et demi

LE CHRONIQUEUR
T’aurais porté quelque chose qui aurait fait de son temps

L’ANIMATEUR
De son temps mais simple

L’INVITÉE
C’est pas correct ce que je porte ?

LE CHRONIQUEUR
Inquiète-toi pas
On va te trouver quelque chose de parfait au costumier

L’ANIMATEUR
Isabel aurait représenté la jeunesse d’aujourd’hui
C’est toute une génération qui aurait parlé à travers elle

LE CHRONIQUEUR
Ç’aurait été le genre de fille à sortir dans les bars branchés
Sans non plus pécher par excès d’excentricité

L’ANIMATEUR
Elle aurait mené une vie équilibrée

LE CHRONIQUEUR
Elle n’aurait pas eu de tatouage

L’ANIMATEUR
Pas de piercing

LE CHRONIQUEUR
Pas de boucles d’oreille non plus

L’ANIMATEUR
Quand même

LE CHRONIQUEUR
Non
Elle aurait opté pour un look tout en simplicité
Et c’est avec cette sobriété
Justement
Qu’elle se serait démarquée

L’ANIMATEUR
Une femme au naturel

LE CHRONIQUEUR
Sans artifice
C’est ce qu’on aime de la femme d’aujourd’hui
Qu’elle S’aime pour qui elle est

L’ANIMATEUR
Elle aurait été coiffée
J’imagine
Euh
Comme ça

L’INVITÉE
Je peux le faire moi-même

LE CHRONIQUEUR
Il faut que ses cheveux aient l’air placés
Mais pas trop
Elle les a placés soigneusement
Mais vite-vite
Attends
Laisse-moi essayer ça ici
Elle aurait laissé une mèche en dehors de son élastique
Oui comme ça
Et elle aurait comme habitude de la replacer derrière son oreille

L’INVITÉE
Comme ça?

LE CHRONIQUEUR
Exactement

L’ANIMATEUR
Hubert Laforêt se serait penché vers toi
Il aurait posé sa main sur ton épaule
Et en parlant tout doucement
Il aurait presque chuchoté
Pendant un instant vous auriez été juste tous les deux
Le public
Les caméras
Tout ça aurait disparu
Il t’aurait demandé
Comment t’aurais fait pour survivre à la crise?

L’INVITÉE
À la crise?

LE CHRONIQUEUR
Ça doit être difficile pour toi

L’ANIMATEUR
C’est facile pour personne

L’INVITÉE
C’est-à-dire que
Je sais pas trop
Je veux dire
Je lis ce qu’on en dit dans les journaux
Mais je comprends pas vraiment de quoi il s’agit

L’ANIMATEUR
C’est exactement ce qu’en disent les journaux

LE CHRONIQUEUR
Peut-être même pire

L’INVITÉE
Mon Dieu

L’ANIMATEUR
Il se serait avancé au bout de sa chaise
Et il t’aurait regardé directement dans les yeux

LE CHRONIQUEUR
T’aurais reconnu son regard
Ç’aurait été le même qu’il aurait fait à la caméra
Au début de l’émission

L’ANIMATEUR
Mais cette fois il se serait adressé uniquement à toi

LE CHRONIQUEUR
Qu’est-ce que tu lui aurais répondu?

L’INVITÉE
Je
Je sais pas

LE CHRONIQUEUR
Non?

L’ANIMATEUR
Peut-être quelque chose à propos de l’espoir
Oui
T’aurais dit
C’est difficile
Mais je m’accroche à ce qu’il me reste

L’INVITÉE
C’est-à-dire?

L’ANIMATEUR
Ton fils

L’INVITÉE
Mon fils?

LE CHRONIQUEUR
Il aurait été handicapé

L’INVITÉE
Il aurait été victime d’un accident?

LE CHRONIQUEUR
D’une collision sur l’autoroute
Alors que sa grand-mère l’aurait ramené de son camp de vacances

L’INVITÉE
Mon Dieu maman

LE CHRONIQUEUR
Elle aurait péri dans l’accident

L’ANIMATEUR
Hubert Laforêt aurait employé des mots comme tragédie qui s’est abattue
Grand malheur qui a frappé

LE CHRONIQUEUR
On aurait fait jouer une vidéo à partir de ton histoire

L’ANIMATEUR
On l’aurait réalisée à partir de photos d’archive
Des zooms
Des pans sur les photos

L’INVITÉE
Et là
De voir ma vie racontée par un film
Ça m’aurait fait
Je sais pas ce que ça m’aurait fait

LE CHRONIQUEUR
À la fin
On aurait vu un gros plan de ton fils en train de rire

L’ANIMATEUR
En voix off on t’aurait entendue
Tant que j’ai mon rayon de soleil
Je peux faire face aux pires tempêtes

L’INVITÉE
Comment vous auriez obtenu cet enregistrement-là?

LE CHRONIQUEUR
On te l’aurait fait dire en studio

L’ANIMATEUR
T’aurais regardé droit devant toi
La gorge nouée
En cherchant à fuir les caméras

LE CHRONIQUEUR
Tes yeux seraient tombés sur lui dans la foule

L’ANIMATEUR
T’aurais pas su qu’il était là

L’INVITÉE
Ah non?

L’ANIMATEUR
Non
Ç’aurait été une surprise

LE CHRONIQUEUR
Tu l’aurais salué

L’INVITÉE
Comme ça?

LE CHRONIQUEUR
Discrètement

L’ANIMATEUR
Et de la scène tu lui aurais murmuré
Maman est là mon bonhomme

L’INVITÉE
Et c’est là que t’aurais éclaté en sanglots

L’ANIMATEUR
Hubert Laforêt l’aurait invité à venir te rejoindre sur scène
Il aurait voulu l’interviewer

LE CHRONIQUEUR
Il aurait parlé de l’organisme qu’il aurait fondé
Pour venir en aide aux enfants quadraplégiques

L’INVITÉE
J’aurais été tellement fière de lui

L’ANIMATEUR
Il aurait porté un t-shirt à l’effigie de son organisme

L’INVITÉE
C’est lui qu’on aurait vu dessus

L’ANIMATEUR
Un numéro 1-800 serait apparu au bas de l’écran
Et on serait allés en pause publicitaire

Tu serais très affectée par la crise qu’on traverse actuellement

Il était en colère ce jour-là

Et à la télé il parlait de ce que les gens écrivaient sur Twitter à propos de l’émission

Et les gens commentaient ce qu’il disait
Et lui commentait les commentaires

Et sur Twitter on répliquait

Et à un moment donné il a placé son iPad devant la caméra
Et à la télé on pouvait voir son fil Twitter

Et les gens tweetaient, on voit nos tweets à la télé

Et à ce moment-là il y a eu une pluie de tweets

Tout le monde voulait voir son tweet à la télé

Il y a eu tellement de tweets que dans la minute qui a suivi
Le mot-clic de l’émission s’est hissé parmi les plus populaires du pays

Quand les spectateurs ont vu ça sur le iPad qu’on voyait à la télé
Ils se sont mis à tweeter à propos de ça
Et le mot-clic est devenu un des plus populaires au monde

C’était jamais arrivé qu’un mot-clic de chez nous soit un des plus populaires au monde
À la télé on parlait juste de ça

On en a parlé aux nouvelles
Et sur la première page des journaux

Il y avait un générique où on le voyait sourire
Lire le journal
Boire une gorgée de café

Sa tasse était à l’effigie de l’émission

Laurent K. Blais
Journaliste web

#MonOpinionNeVautRien

****

J’ai devant moi le premier numéro de Cult #MTL, ce qu’il reste du Mirror, une institution du franc-parler. Ils avaient résisté à l’unilinguisme, à un lectorat étudiant volatil à rebâtir à chaque session, à la main-mise de l’Empire de Pierre, puis de fiston Péladeau.
Dernièrement, l’hebdo culturel avait vu trépasser le Hour, avec qui il partageait la
langue, mais pas la candeur, et le ICI, qui avait été bâti sur son modèle, mais n’avait jamais su s’ancrer, jeudi après jeudi, dans les réflexes de la ville.

Le Mirror était un bon journal, appuyé sur l’opinion avisée, l’engagement de sa rédaction (du moins c’est l’impression qu’on en avait) et sur sa communauté de lecteurs et lectrices, qui s’était appropriés ses pages, ses «best of Montreal» et sa célèbre «Rant Line».

Bref, un hebdo complet qui ne coûtait rien, mais qui valait pas mal plus aux yeux de son public que de son propriétaire.

Le sort de la presse culturelle gratuite métaphorise bien le cheminement de l’opinion.
Il y a eu une époque ou le Voir réussissait à vider l’inventaire des disquaires avec de l’encre élogieuse. Ou une critique dithyrambique dans une émission culturelle radio-canadienne pouvait garantir un an de tournée. Où les promoteurs faisaient des pieds et des mains pour que leur party figure dans les pages Sorties de l’un ou l’autre des hebdos. Tiens, c’est peut-être le bouton «Attending» qui a tué mon Mirror.

Disparue, donc, la crédibilité du papier, l’opinion immuablement pressée dans la pulpe d’arbre. L’avantage de permanence de l’imprimé aura finalement été son Judas: trahi par ce qu’il croyait être son plus proche allié.

L’opinion, et complémentairement, le goût de se faire dire quoi faire et quoi penser, demeure pourtant. Mais les voix sont délaissées, au profit des canaux. On vend ses actions du New York Times contre celles de Zuckerberg (10 $ contre 20 $ ce matin).

Et si les cours étaient déterminés par la confiance du public, on serait encore plus creux. En juillet dernier, le Pew Research Center sondait les États-Uniens sur leur rapport aux médias traditionnels. Un clivage démarque la droite et la gauche, les premiers se méfient à 75 % de ce qu’ils lisent ou voient à la télé. Les démocrates, inversement, sont confiants à 58%. Trop tard pour questionner les anciens lecteurs d’hebdo, premiers à avoir désertés. Ils sont 1,5 million chaque mois sur Pitchfork. Il doit bien y avoir parmi eux de la droite, de la gauche, et pas mal de défecteurs du
Mirror.

***

Le grand problème pour les opiniateurs qui régnaient jusqu’à récemment, c’est d’avoir été remplacés, pas d’être disparus. C’est la victoire de la créature sur le créateur. Le sort du Dr. Victor Frankenstein n’intéresse personne: c’est en monstre que les enfants veulent se déguiser, pas en scientifique dépassé, amaigri, perdu au Pôle Nord, tentant de retrouver la création par laquelle il se définissait, se différenciait.

On parle souvent de la démocratisation des moyens de production des arts «industriels», cinéma, édition et musique, souvent affublée d’épithètes élogieux. Ça épanouit, ça diversifie, ça universalise. L’opinion, remise dans les mains de tous grâce aux mêmes outils n’a pas les mêmes vertus. Ça brouille, ça confond, ça met en danger le public, menacé par l’exposition à l’«amateurisme» et de la nouvelle non-calibrée. Il faudrait une carte, un ordre (ou une poignée de main secrète?) pour séparer la bonne opinion de l’indésirable.

Et si WordPress avait été au journalisme culturel ce que Myspace a été à la production musicale? Et si c’était mieux que l’opinion ne vaille rien, finalement. Qu’elle demeure oisive et loisir, un passe-temps partageable entre consentants.

***

Francis Ford Coppola disait, en entrevue, l’an dernier, que nous étions à la fin du cycle de production cinématographique tel qu’on le connaissait. Le système américain, basé sur la levée de fonds de producteurs qui espèrent un rendement, allait disparaître pour laisser la place à des producteurs-réalisateurs-auteurs. Que l’important, c’était de devenir riche (assez pour être indépendant), peu importe la manière, et d’ensuite penser à faire du cinéma. Que l’idée d’être rémunéré pour un travail artistique n’était vieille que de quelques centaines d’années. «Artist never got money. Artist had a patron, either the leader of the state or the duke of Weimar or somewhere, or the church, the pope. Or they had another job. I have another job.» (sur 99u.com).

Il existe un ravin entre les moyens de production du cinéma et ceux, infiniment plus humbles, de poser des lettres dans un ordre intelligible et, idéalement, significatif.
Mais la question soulevée par Coppola en est une de principe, pas de matériel. Les musiciens sont ceux qui ont les premiers, trouvés des solutions créatives et contemporaines à la remise en question de leur art par la dématerialisation de la musique.
En coupant les frais de production et de distribution, d’un côté, et en augmentant la quantité de points de distribution et de formats de l’autre, l’offre musicale a explosé.

Le cinéma peine à effectuer le virage. Nous nous sommes approchés de l’objectif de l’auto-production, avec des films au budget qui oscille autour du prix d’une des berlines de luxe du réalisateur du Parrain. Le principal problème demeure la distribution, qui n’a pas évoluée du circuit des festivals et foires industrielles. Des services comme Mubi ou Netflix font leur bout de chemin, mais le public, moi le premier, demeure difficilement appâtable devant une oeuvre qui n’a pas été sanctionnée par l’opinion (tiens!) des institutions établies.

Reste donc la bête qui nous préoccupe ici. On a déjà établi que la presse traditionnelle, un lieu de chute privilégié pour les gribouilleurs, allait de mal en pis. Chez les États-Uniens, qui scrutent décidément leurs médias de près, le corps journalistique a perdu 30% depuis 2001, selon l’American Society of News Paper. Ici, pas besoin de statistiques compliquées pour comprendre la situation: le Journal de Montréal a mis dehors 191 employés, Radio-Canada a perdu 10% de ses emplois, la presse culturelle a vu 3 joueurs disparaître sur 4.

Le métier d’écrire a au moins l’avantage de n’avoir jamais créé, pour ses adeptes québécois, une quelconque illusion d’El Dorado. Le scribe, au pays de ceux qui ne lisent pas, ne s’attend pas au confort. Attente réaliste: tout au plus être lu, et compris, parfois. Qu’importe si c’est pro bono, à gauche, en haut, dans un cubicule…*
***

Sur twitter, par un hasard heureux: @Susandelacourt « Journalism secret: People who make readers/viewers mad don’t get fired. They get promoted. Carry on outraged #journalismcritics #cdnpoli »

À raison: l’opinion inopérante – qui n’induit pas de réaction – est-elle la seule à ne rien valoir ?
Ainsi, l’opinion n’a-t-elle de valeur que dans son miroir réactif. Comme le révélateur dont le papier photosensible dépend pour se mettre au jour. Moins que le «sentiment qu’on se forme des choses», l’opinion médiatisée, à l’âge de l’hyper-réactivité pourrait finalement servir de réflecteurs sur lesquels rebondissent les jugements, tendances, intuitions de la Cité. Ceux qui résonnent le plus fort sont ceux capables de mieux refléter avec le plus de synchronisme le pouls du moment.

Facebook est une vitrine fascinante pour visualiser la portée du tambour de l’un et l’autre. Le «prêt-à-poster», la tendance à publier une opinion qui n’est pas sienne mais qui reflète ce que l’on pense soi-même, sous forme de photo, d’éditorial, de citation, devient sa propre courroie de transmission d’idées. C’est formidable pour l’égo de l’auteur qui voit la confirmation d’avoir été lu, compris et apprécié. C’est aussi un rouleau compresseur normalisant, qui renforce les opinions dominantes, étouffe la dissension, rapetisse le spectre du discours.

***

Ce qui saute en premier aux yeux, ce sont les paramètres contextuels du projet. Des boîtes, des hommes dedans, l’exhibition publique, sur longue durée. Personnellement, je crois que ce qui me semble le plus étrange dans cette aventure, c’est la mise en boîte des rôles de chacun. Ça m’a étonné de voir nos «rôles», aussi évident que nos noms, sur une face. Mais c’est de vous entendre évoluer autour de nous, et réagir à ces titularisations. Car les cubes et leur surface givrée permette un double voyeurisme. Vous voyez ce qu’on écrit et comment on le fait, on entend ce que vous en pensez. Ce n’était pas dans le projet initial, mais comme une histoire tordue d’espionnage, ceux qui observent se trouvent plus compromis que les observés, puisque les premiers se croient en position de «force».

En plus, tous les trucs sont de notre côté: feindre le sommeil, jouer au sourd, mimer d’écouter de la musique, alors qu’en fait, c’est vous qui avez notre oreille. Ça a permis de vérifier le rapport d’un échantillon incontrôlé, mais aléatoire, à leur conception de trois disciplines de l’écriture.

Le philosophe pique la curiosité. Alors que la définition même de la discipline est, dans la plus pure tradition philosophique, relative et vague, ce qu’un philosophe peut bien faire dans la vie relève de la pure conjecture. Comme au zoo, ce sont les animaux les plus exotiques qui fascinent les foules.

L’auteur correspond déjà à quelque chose de plus concret dans l’imaginaire collectif: Le fedora, la Remington, la bouteille de Wild Turkey, le paquet de cigarettes, la montagne de feuilles chiffonnées dans une corbeille, et finalement l’éclair de génie qui survient d’habitude à 25 minutes avant la fin du film, d’habitude en faisant une activité pas mal plus excitante qu’être assis à un bureau. Ceux qui se sont posé devant Guillaume ont dû être déçus.

Le blogueur ne fait partie de l’univers que d’une partie de la population. En plus d’être aussi imprécis et général que celui de mes co-cubilaires, mon titre n’a pas 10 ans. En regardant défiler, dans l’ordre, les employés de la PdA, puis les travailleurs, puis les touristes et finalement les spectateurs de Duceppe, vers 19h, j’essayais de deviner qui n’avait aucune espèce d’idée ce que pouvais bien faire un blogueur dans la vie. J’ai pourtant essayé de jouer mon rôle de la manière la plus classique possible, façon sur-consommation Apple avec 2 laptop, 1 tablette et 1 iPhone, et bannissement du papier, du crayon, du livre, du dictionnaire. Malgré ça, je voyais l’incompréhension dans certains yeux, tout juste après que je les ai vu lire «blogueur». Et sans faire de généralisation, c’est arrivé plus souvent pendant la phase «Duceppe» de la journée…

***

Très concrètement, cette stéréotypification de l’écrivain est devenu une contrainte en soit. De l’auteur, on s’attend à une fiction? Du philosophe, un essai? De quoi parle, et dans quel format, parle le «blogueur» ? De sa propre expérience ? De lui ? Le blogue, dans un contexte comparatif comme celui-ci, se suffit-il ou a-t-il besoin de s’appuyer sur autre chose, se positionner en réaction à. Le bloguage compte-il comme catégorie littéraire? Plus je subis l’épreuve du temps, cloisonné, plus j’en doute. Déjà, il semble mal adapté à développer une idée sur plus de 3 ou 4 paragraphes. Recenser et documenter des impressions, des flash, des sentiments, la nourriture avec laquelle j’ai décidé de nourrir mon projet, semble limiter la profondeur avec laquelle on peut traiter chaque inspirations avant de sombrer dans l’auto-aspiration.

Il manque aussi d’historique et de développements qui auraient pu lui ordonner une forme, une structure, une théorie, des conventions. Sa caractéristique la plus innovante, à mon avis, est de permettre des relais instantanés vers la plus grande bibliothèque du monde, par le biais d’hyperliens. Pour des raisons techniques, cette particularité n’est pas possible dans le cadre de cet exercice. Je me sens comme un héroinomane avec un kilo de pure afghane, mais sans seringue pour se l’injecter. Ce n’est pas sans valeur formative par contre, puisque ça permet de réaliser les limites stylistiques du «blogue», bel et bien un style d’écriture, mais peut-être pas encore un style littéraire, adaptable et transposable trans-média.

***
Un passant s’arrête.

PASSANT
Ça fait combien de temps que vous êtes là-dedans?

BLOGUEUR
Depuis hier à 8h.

PASSANT
On vous laisse sortir ?

BLOGUEUR
Quand on a besoin. Mais l’objectif est de tester les limites du confinement.

PASSANT
Vous n’avez droit à aucune distraction?

BLOGUEUR
Je suis constamment distrait. C’est d’ailleurs un problème. La musique du hall. Et les pubs. Elles ne changent pas vraiment. C’est assez inconfortable d’être immobile dans un endroit conçu pour servir de lieu de passage.

PASSANT
Vous sentez-vous isolé?

BLOGUEUR
Non, dans la mesure où je suis quand même branché au monde. J’ai mes écrans. Je peux perdre mon temps comme si j’étais n’importe où. Ça confirme une théorie que j’avais peur de vérifier, mais qui me semble inévitable maintenant. Le lieu physique où je me trouve importe moins que le nombre de barres de réception sur mon Airport.

PASSANT
C’est triste.

BLOGUEUR
Un peu. On a tous nos béquilles. Je ne vois pas ça pire que les gens qui enregistrent le patinage artistique ou qui se font livrer la Presse en Floride.

PASSANT
Est-ce que beaucoup de gens s’arrêtent pour vous parler?

BLOGUEUR
Étrangement oui. Je pourrais difficilement être moins intéressant. Je suis derrière un plexiglas. Je suis prêt à dire que je n’ai jamais aussi plate et inaccessible de ma vie. Et pourtant j’ai parlé à plus d’inconnus en 2 jours que durant toute l’année.

PASSANT
C’est qu’ils sont intrigués. Ils doivent avoir des questions.

BLOGUEUR
La majorité des choses posées sont déjà écrites sur les panneaux autour du cubicule. Pour un festival de littérature, je me serais attendu à peu plus de… lecture.

PASSANT
Peut-être qu’ils préfèrent se faire raconter le texte plutôt que de le lire. C’est un des grands avantages de l’écrit sur d’autres façons plus, hum, graphiques de passer des idées. Vous pourriez simplement ne pas répondre et prétendre qu’ils ne sont pas là.

BLOGUEUR
J’imagine que vous avez raison. Je n’ai pas tout à fait compris encore ce que ça implique d’être isolé et en public à la fois.

PASSANT
Avez-vous hâte de sortir?

BLOGUEUR
Oui et non. C’est le plus proche que je ne serai jamais de mes deux super-pouvoirs préférés: l’omniscience et l’invisibilité. Je peux prétendre à la fois que les autres n’existent pas, et qu’ils ne peuvent me voir ou m’entendre.

PASSANT
Je pense que ça vous fera du bien de retrouver le grand monde.

BLOGUEUR
Oui… Je pense oui.

PASSANT
Bonne chance

BLOGUEUR
Merci. Bonne journée.

***

La presque totalité du sable s’est écoulé. Je n’ai pas encore lu ce que mes collègues ont produit. Mélange de vieux réflexe compétitif et de la volonté à demeurer le plus immunisé possible à l’expérience des autres. Le journaliste/blogueur/chroniqueur n’a plus grand chose s’il mélange sa subjectivité avec celle des autres.

Je viens de faire le compte-rendu de ce que j’ai produit en près de 30 heures. L’inspiration est venue par bouffée, et ça paraît. Mes collègues ont essayé de faire de leur mieux dans le domaine dans lequel ils excellent. Moi aussi je pense. Ça m’apparait seulement beaucoup moins clair «ce que je fais».

Habitué à transmettre de manière concise et directe un contenu clair et déterminé, comme une nouvelle, un vidéoclip, un lien entre eux des éléments disparates, je n’ai peu ou pas la chance de me perdre dans des idées. Parti avec une inspiration de départ sur le thème imposé, j’ai louvoyé autour de la question en m’y perdant un peu par moment. C’est quand j’ai abdiqué à pondre un flot suivi qui se serait terminé par une conclusion triomphante et décisive que l’énergie est revenue dans mes doigts. La technique privilégiée consiste à s’abreuver à un maximum de sources, et renforcer le flash jusqu’à ce qu’on ait épuisé le jus, ou clarifié (à mes yeux) au possible le point de vue. Et recommencer quand un autre éclair survient.

De toutes façons, il n’y a pas de réponse à #MonOpinionNeVautRien. Pour trouver de quoi dire, il faut trouver ses propres questions. Et je pense que j’ai au moins répondu de mon mieux aux interrogations que je me suis moi-même posées. Ça apparait comme un gros minimum, mais c’est au moins ça.

Si c’était à refaire, je pense que je me serais laissé beaucoup plus de libertés quant au format de l’écriture. Jouer avec les relations entre le dedans et le dehors. Viser à ancrer des moments de l’expérience, dans ses possibilités et limites, plutôt qu’à chercher à aboutir à un contenu final, d’où on devait oublier le contexte particulier de sa création. Faire ressortir la singularité du vécu, plutôt que celle de l’opinion.

La formation de l’idée, de la traduction de pensées, en mots, est une forme d’art. C’est assez proche en tout cas pour être mis en vitrine dans la Place des … C’est probablement la forme la plus libre (sur le fond du moins), la plus légère, et la moins chère. S’il y a une discipline ou l’idéal de FF Coppola est